Pieter van der Heyden (Pays Bas, 1525-1569), Les sept péchés capitaux d’après P. Bruegel, La luxure, détail

Tout fout le camp

« Jadis c’était parfait, tout était clair du côté catholique. Mais voilà qu’un évêque ne sait plus ce que c’est qu’un péché ou plutôt, il atermoie, il tergiverse, sort des arguties incompréhensibles pour ses auditeurs, sûr de rien... ». La chronique d’Alain Cabantous

Jadis c’était parfait, tout était clair du côté catholique. Mais voilà qu’un évêque ne sait plus ce que c’est qu’un péché ou plutôt, il atermoie, il tergiverse, sort des arguties incompréhensibles pour ses auditeurs, sûr de rien. En effet, lors d’une récente émission de radio, Stanislas Lalanne, évêque de Pontoise s’est interrogé publiquement à propos de la pédophilie, particulièrement répandue dans les milieux cléricaux : « Est-ce un péché ? Je ne sais pas, ça peut être différent pour chacun ». Et de faire intervenir à ce sujet le degré de conscience et de responsabilité. Tout en étant revenu plus tard, afin de les clarifier, sur ses propos inadmissibles et révoltants pour les victimes, inaudibles pour les chrétiens, on s’interroge quand même sur cette saillie si je puis dire et, au-delà, sur la gestion calamiteuse de cette longue crise dont Philippe Barbarin et le diocèse de Lyon sont devenus pour l’instant l’épicentre.

Giovanni di Paolo (1445) —La création du monde et l’expulsion d’Adam et Ève du paradis terrestre, Metropolitan Museum, New York
Giovanni di Paolo (1445) —La création du monde et l’expulsion d’Adam et Ève du paradis terrestre, Metropolitan Museum, New York

Si encore S. Lalanne avait bredouillé à propos de la notion de péché originel, on aurait pu le comprendre puisque l’expression n’existe pas dans les textes évangéliques. Mais s’agissant d’emprises psychologiques violentes  et sectaires, d’agressions répétées perpétrées contre des enfants, de viols caractérisés, de vies détruites, donc de crimes aux yeux de la loi, on comprend mal les états d’âme du prélat. Ses confrères dans un passé même très récent se montrèrent-ils aussi compréhensifs à l’égard d’autres pécheurs et surtout pécheresses qui, en outre, n’avaient pas l’heur d’être des « consacrés » ?

Pieter van der Heyden (Pays Bas, ca. 1525–1569) Les sept péchés capitaux d'après P. Bruegel, la Luxure
Pieter van der Heyden (Pays Bas, ca. 1525–1569) Les sept péchés capitaux d’après P. Bruegel, la Luxure

Il doit quand même savoir que la question peccamineuse, et spécialement « les péchés de la chair », ont taraudé jusqu’à l’obsession malsaine et équivoque un certain nombre de clercs, des plus célèbres aux plus obscurs, depuis le christianisme antique. De saint Augustin à Martin  Luther sans oublier des jansénistes ou des néo-scolastiques, les acteurs de la théologie morale, parfois aussi laïcs, s’efforcèrent de catégoriser les péchés à travers des distinctions plus ou moins subtiles pour le vulgaire: ceux commis par excès ou par défaut ; péchés charnels et péchés spirituels, péchés de pensée, de parole et d’action ; péchés contre Dieu, contre soi-même ou envers son prochain. « Mais ces différents critères d’identification s’intégraient finalement à deux grands ensembles appelés à une longue histoire : d’une part les péchés capitaux, d’autre part l’opposition entre fautes mortelles et fautes vénielles » (Jean Delumeau, Le péché et la peur).

Jean Benedicti, La somme des péchez
Jean Benedicti, La somme des péchez

Il fallut encore beaucoup de gros in-folio pour tenter de circonscrire l’immense continent du mal. A titre d’exemple, La somme des péchés et …remèdes d’yceux, il est vrai, paru en 1587 sous la plume de Benedicti ne compte pas moins de 738 pages. Plus précisément le nombre de fautes capitales fut heureusement réduit à sept mais avec des variantes sur le contenu et des déclinaisons infinies. Chaque péché était réparti en catégories et en sous-catégories à partir desquelles l’auteur tirait des conclusions morales souvent très rudes. Dans le Compost des bergers publié en 1491, la luxure fut subdivisée en 5 branches, 15 rameaux et 45 branchioles, battue quand même par l’avarice avec respectivement 20, 60 et 180 occurrences!

Hieronymus Bosch (1450-1516), Les sept péchés capitaux, détail de la gourmandise, El Prado, Madrid
Hieronymus Bosch (1450-1516), Les sept péchés capitaux, détail de la gourmandise, El Prado, Madrid

Inutile de conseiller à Stanislas Lalanne de s’y plonger. Il a probablement beaucoup mieux à faire. Il pourra toujours se référer aux déclarations des derniers papes. Même Jean-Paul II, pourtant aveugle défenseur du fondateur-prédateur des Légionnaires du Christ, tenait la pédophilie pour un péché très grave et son successeur le qualifiait même de crime atroce.

Fermez le ban.

Alain Cabantous

2 Commentaires

  • Cher Alain

    Tout à fait d’accord avec toi pour dénoncer l’hystérie paranoïaque des princes
    de l’Eglise à propos du péché saucissonné en péchés petits et grands, véniels ou mortels et ainsi rangés dans les tiroirs de la doctrine catholique. Bref.
    Ceci dit, peut-on dire pour autant que la pédophilie est un péché ?
    N’est-elle pas plutôt une maladie ? Une maladie psychique, chronique, incurable
    à laquelle on n’a toujours pas trouvé de remède ?
    Que faire ? Les mettre en prison ?
    C’est cela la solution ? je ne le crois pas.
    Et du coup, que voulons dire par « péché » ?
    Quand nous chantons le Kyrie ?
    ou dans l’Agnus Dei avec le Toi qui enlèves le péché du monde ?
    Que veut dire péché ?
    Et surtout comment l’Eglise a-t-elle pu décréter le péché de chair
    quand Jésus ne parle jamais de sexualité ?
    Pierre

    • Bonjour Pierre,
      Dans cette brève chronique, je n’ai pas souhaité envisager la dimension pathologique de la pédophilie. D’abord parce que je ne suis pas qualifié. Ensuite parce que les psys eux-mêmes sont parfois divisés sur les causes de ce type de perversion touchant des personnalités manipulatrices, dominatrices, narcissiques, immatures, etc. Enfin parce que c’eut été prêter le flanc à un autre discours aussi insupportable de certains professeurs de morale catho qui tiennent aussi l’homosexualité pour une maladie.
      Que faire ? Je n’en sais pas plus que toi sur le plan thérapeutique mais au minimum exiger des clercs concernés par la pédophilie qu’ils renoncent à tout ministère et demandent ou soient « réduits à l’état laïc » (j’adore l’expression, pas toi ?)

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