Transfuges

Depuis quelques années, de nombreux jeunes européens rejoignent les rangs djihadistes. Mais ces conversions ne sont pas nouvelles. Déjà aux 16e et 17e siècles, des Italiens, des Espagnols, des Français choisirent l’Islam. La chronique d’Alain Cabantous

Plus personne ne peut ignorer que, depuis quelques années, un nombre grandissant de jeunes européens, le plus souvent sans références religieuses, rejoignent les rangs djihadistes. Pour l’heure, les seuls Français seraient entre 1 300 et 1 500 dont un tiers directement engagé dans les combats qui font rage en Syrie. Dans l’exécution barbare de l’otage américain Peter Kassing se trouve impliqué un jeune Normand, catholique de culture et converti à l’Islam en 2011. Comme tant d’autres il subit l’influence d’une propagande radicale et simpliste déversée sur certains réseaux sociaux. Plus que les rencontres personnelles ou la prison, les messages véhiculés via Facebook suscitent chez ces « déshérités » (F.-X. Bellamy) un engagement aveugle et exalté au service de la guerre sainte contre l’Occident honni en échange des promesses de félicité dans l’au-delà.

Mais ces conversions, hors des structures traditionnelles, souvent rapides et violentes, même en recrudescence, ne sont pas nouvelles. En effet, aux 16e et 17e siècles, ce sont entre 200 et 300 000 personnes qui vécurent même provisoirement en terre d’Islam entre les grands ports du sud (Salé, Alger et Tunis) et la Turquie. Essentiellement des Italiens et des Espagnols mais aussi des Français, des Anglais, des Slaves, des Maltais. À côté de ceux qui avaient été faits prisonniers à l’occasion de combats, terrestres et navals, ou de razzias, on trouvait aussi des exilés volontaires. Et si, parmi eux, beaucoup cherchaient à revenir en Europe, d’autres choisirent d’embrasser la foi de Mahomet. Et les motifs ne manquaient pas. Pour certains, poursuivis par la justice, la conversion s’avérait être la solution pour y échapper. D’autres étaient attirés par le soi-disant mode de vie facile promis aux nouveaux croyants ; d’autres encore devenaient des « bienvenus » par conviction, membres d’ordres religieux compris !, par désespoir en raison d’un impossible rachat, par calcul enfin. Car en se convertissant, beaucoup pensaient faciliter leur promotion sociale : enrôlement dans la milice des janissaires ; charges administratives importantes de caïd si leurs capacités le leur permettaient, mieux encore poursuite de leur activité professionnelle maritime sur les bâtiments armés dans les ports du Maghreb. Ainsi, à la fin du 16e siècle, parmi les grands corsaires algérois, les raïs, qui combattaient les flottes européennes et attaquaient leurs navires de commerce, figurait une bonne majorité de Gênois, de Vénitiens, de Français convertis.

DaechCertes, le 16e siècle n’est pas le 21e siècle. La situation n’est pas tout à fait identique. Même si, pour les Européens de la Renaissance, l’Islam et son expansion constituaient une menace, les affrontements étaient d’abord géostratégiques avant d’être idéologiques. Les causes des conversions restaient multiples, opportunistes même pour ceux qui étaient avant tout des captifs. Enfin la formidable caisse de résonnance médiatique demeurait bien discrète. Il n’empêche. Pour ces jeunes, souvent d’origine modeste eux aussi, le choix d’une foi autre participait de la réécriture volontaire d’une vie et, de la même façon, d’un renversement complet des références. Elle s’inscrivait déjà dans une volonté de rupture avec un passé familial et d’une réelle prise de risque en cas de capture. Elle se concrétisait par l’offre d’un service à l’ennemi en échange d’un futur prometteur. Mais, plus encore et comme aujourd’hui, elle permettait à ces transfuges de se fixer un objectif et d’envisager des lendemains autrement exaltants que la vie médiocre ou la crise culturelle qu’ils avaient eu à supporter et qu’ils n’acceptaient plus de subir….

Alain Cabantous

1 Commentaire

  • Merci Alain pour cet éclairage…replacer ces événements de notre actualité dans le temps long d’une perspective historique en aiderait plus d’un à mieux les accepter faute de vraiment les comprendre!
    Bien cordialement
    Alain Clément

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