Trois rencontres

« Je suis assise au fond, d’une chapelle dont j’aime le silence harmonieux... » Trois rencontres décisives, au soir de la vie. La chronique de Geneviève Esmenjaud
Saint Clément de Taüll (Catalogne)
Saint Clément de Taüll (Catalogne)

Trois fois la rencontre ; avec elle, avec eux.
D’elle d’abord je vais parler ; parce qu’elle est cruciale : centrale au cœur de notre temps, notre espace et notre humanité ; et mon histoire à moi.

Il y a ces deux axes : le vertical qui va de l’enfouissement secret dans les entrailles du monde au plus secret de l’infini des cieux, aussi l’horizontale qui sans limite – et peut-être aussi courbe que l’horizon terrestre –, s’étire à perte de ma vue en largeur infinie, et il y a leur croisement, indicible point central et rayonnant dans toutes les directions de l’espace, espace du cosmos et du temps de l’histoire et de chaque mémoire de tout humain, de l’aventure consciente de notre humanité.
Et un jour elle est là, faite de bois tiré de l’arbre des montagnes, plantée tout droit dans cette humble chapelle où mes pas m’ont conduite en haut de la colline pour crier déposer cette détresse de ceux que j’aime, comme soumis passifs au jeu pervers du prince du mensonge, déchaînement des forces de mort de l’enfer, me laissant impuissante, sauf à chercher la délivrance en ce lieu retiré… et là, oui elle est là, plantée tout droit devant mes yeux, parfaitement centrée en son cœur rassemblé, rassemblant toutes les dimensions de mon humanité, mon cœur si douloureux mes pensées impuissantes, par les bras largement ouverts de l’espace de son cœur, osant l’inouï d’une parole jusqu’à mon propre cœur : « Je t’attendais, je suis là sur ta croix, je suis avant toi sur ta croix, je suis entre ta croix et toi… je suis là… je suis entre ta croix et toi… et pour tout homme au monde je suis avant lui sur sa croix, je suis entre sa croix et lui… oui pour tout homme au monde ».
Alors rien ne restait à faire que de laisser couler les pleurs de mon cœur bouleversé et redescendre là, dans ce monde et ma vie, demeurant transpercée redressée rassemblée vivifiée pour toujours d’une mémoire de reconnaissance…

Saint Sauveur in Chora, Istanbul. Résurrection (fresque)
Saint Sauveur in Chora, Istanbul. Résurrection (fresque)

Il est magnifique de splendeur inattendue, de blancheur lumineuse, de puissance rayonnante, tirant des profondeurs les endormis tout engourdis, de son élan recréateur : levez-vous et allez, vivants remis à neuf, et habitez l’espace, tous les temps, tous les lieux, j’y suis, vous y attends… Quel saisissement devant l’inoubliable mosaïque de la chapelle de Saint Sauveur in Chora !… Mais alors pour toujours dans mon cœur le reproche sans réponse : pourquoi cela est-il toujours caché ? Pourquoi devant nous tous les épuisés du monde, au-delà des souffrances de la Croix, ne nous offre-t-on pas à voir et ressentir, presque goûter, la puissance glorieuse de la Résurrection, pourquoi cette sorte de peur presque de réticence, si nous disons et proclamons qu’elle est « Bonne Nouvelle », fondement de la foi qui nous fait vivre du Ressuscité, qui est pour tous et pour toujours l’unique Ressuscitant ?

Christ de La Llagonne (Pyrénées Orientales), crucifix en bois
Christ de La Llagonne (Pyrénées Orientales), crucifix en bois

Je suis assise au fond, d’une chapelle dont j’aime le silence harmonieux accueillant. Je pense à mes arrière-petits-enfants : « qu’ils croissent et que je diminue… », ainsi est l’ordre de la vie. Mais reste sans réponse la question inquiétante : « comment cela se fera-t-il ? Je ne sais pas qui sera là et m’aidera… »
Mon cœur est calme, mes yeux ouverts ; l’autel est là ; en son milieu le crucifix simplement posé là : alors l’inattendu et le très humble à voir : les deux bras étendus dans leur horizontale en souplesse se détachent et d’un courbe mouvement tendrement se penchent jusqu’à moi, et doucement m’enserrent : et me voici nouvelle-née si petite et fragile, abandonnée et recueillie pour l’aventure du grand et mystérieux passage par les soins de ce mystérieux accoucheur… Il n’y a plus de peur, rien que de la douceur émerveillée confiante.
Ce fut la troisième fois, pour ce temps qui m’attend.

Geneviève Esmenjaud, juillet 2012

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