On peut mourir d’enseigner.
Mourir à petit feu, en silence, de désillusion en dépression.
Mourir désormais à cause de la cruauté indicible, de l’aveuglement sans limites, de la haine rassie et entretenue qu’un couteau de boucher vient de délivrer en tranchant une gorge.
En coupant une tête. Celle d’un professeur qui, jusqu’à hier, avait parlé, montré, donné à voir et à lire, ouvert une discussion pour faire comprendre, pour éduquer à la liberté.
La liberté de discerner, d’analyser, d’entendre, d’écouter l’autre tout simplement.

Samuel Paty, enseignant

Tuer un homme, au nom de Dieu qui plus est. L’Histoire est remplie de ces épisodes féroces et tragiques pour un croyant. Et celle de l’Europe, comme un sanglant réservoir qui devrait tenir en alerte permanente nos consciences contemporaines. Les guerres de religion, celles des XVIe et XVIIsiècles en particulier, mais pas seulement elles, ont donné lieu à de terribles atrocités. Les questions légitimes sur la virginité de Marie, sur l’efficience du culte des reliques ou sur les douteuses inventions accompagnant le culte des saints ont couvert tant d’actes barbares, tant de massacres au sein d’une Chrétienté qui mélangeait sans complexe Dieu et César. Dieu évidemment instrumentalisé par les Césars de tout acabit.

Même si nous n’en sommes plus tout à fait là, même si la tolérance ne sert plus de qualificatif pour désigner les maisons de passe, même si la laïcité tente heureusement de protéger chaque jour un indispensable vivre-ensemble, personne n’est à l’abri lorsque l’idéologie criminelle submerge des consciences et trouve des esclaves pour bafouer la fraternité, inciter à la provocation pour attiser la peur de l’autre et en appeler au meurtre.

« Tuer un homme, ce n’est pas défendre une idée. C’est tuer un homme ».

Sébastien Castellion (1515-1563)

« Tuer un homme – hier comme aujourd’hui –, ce n’est pas défendre une idée. C’est tuer un homme ». Cette phrase du théologien protestant Sébastien Castellion (1515-1563) résonne à nouveau depuis le 16 octobre 2020, douloureuse et répétitive, après l’ignoble exécution de Samuel Paty.
Comme une blessure sans cesse ravivée. Ne pas désespérer pourtant. Surtout. Car c’est ce qu’ils attendent.

Alain Cabantous

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Alain Cabantous

Spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe occidentale (17e-XIXe siècles). Derniers ouvrages parus : « De Charybde en Scylla : les risques de la mer (16e-21e S.) » avec Gilbert Buti (Belin, 2018) ; « Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e S.) » avec François Walter (Payot, 2020)

  1. Jean Verrier says:

    Oui, ne pas désespérer, et ne pas céder à la peur, ni à la haine. Car “ils” attendent aussi que la colère et la haine répondent à leur haine. Croire quand même au triomphe de l’amour: quel défi ! Comment aimer ses ennemis?! Et d’abord écouter les jeunes ados dans les classes avant de faire la leçon, écouter leur désarroi, écouter aussi la colère de certains d’entre eux avant de “leur faire” la leçon, c’est ce que beaucoup de profs voulaient essayer ce lundi matin, écouter avant de faire la leçon: un autre défi!

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