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UN CONFINEMENT DE LA DEMOCRATIE ?

 Au Palais Bourbon, les ministres se veulent rassurants : non, la chaine alimentaire ne sera pas rompue ; oui, les Français à l’étranger seront rapatriés ; non, la situation des violences conjugales n’est pas minimisée ; oui, l’effort du Fonds de solidarité pour les entreprises va être soutenu… Soit. Mais sait-on que la loi du 23 mars 2020, qui donne au gouvernement des prérogatives exorbitantes, s’inspire directement de celle votée pour la guerre d’Algérie ? Plus récemment, a-t-on en tête que l’état d’urgence contre le terrorisme a servi en 2015 à assigner à résidence de nombreuses personnes, notamment des militants écologistes ?

Bien maigre contrepouvoir, une Mission d’information parlementaire sur la gestion de l’épidémie a été instituée… sous la direction du président de l’Assemblée nationale, réputé proche de l’exécutif. Même le Conseil constitutionnel a laissé passer la mise en application « à la hussarde » de la loi organique régissant l’état d’urgence sanitaire. L’extension des pouvoirs de l’exécutif dans le domaine du législatif au moyen de « décrets » votés rapidement n’est pas loin de lois de « pleins pouvoirs ». Ne sommes-nous pas dans une certaine abolition de la distinction entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire ? Si les dérogations aux libertés individuelles et collectives devaient durer, alors qu’en sera-t-il de la démocratie dans notre pays ?

Certes, comme le prône la philosophe Cynthia Fleury, il faut construire un comportement collectif respectueux de l’Etat de droit. Mais quand celui-ci vacille ? Partout en Europe, des gouvernants sont tentés de s’arroger les pleins pouvoirs et de réduire à néant toutes les oppositions, d’enrégimenter les institutions culturelles et cultuelles, d’interdire les rassemblements et de contrôler l’information ou de restreindre l’économie.

Considéré comme l’un des philosophes contemporains les plus novateurs, et aussi docteur honoris causa en théologie de l’université suisse de Fribourg, l’Italien Giorgio Agamben  l’a clairement montré : l’état d’exception est devenu un mode ordinaire de gestion de nos démocraties. Il n’aura pas hésité, dans son livre clé Etat d’exception (Seuil, 2003), à  comparer le camp de Guantanamo et les Lager nazis. Mais plus que le caractère tranché ses analyses, on pourrait déjà s’interroger sur la rhétorique de crise utilisée pour le coronarivus. Le choix fait de parler « d’état de guerre » n’a-t-il pas induit un biais dans les pratiques démocratiques plus qu’il n’a contribué à une mobilisation de tous ? Comment distinguer paix et guerre désormais ? 

La réaffirmation de la valeur de la vie au temps de la pandémie est peut-être un acquis fondamental. C’est bien pour la recherche d’une vie meilleure que le citoyen accepte d’être dépossédé par l’Etat d’une partie sa liberté. Mais dans le cas présent, l’état d’exception aura été provoqué par une urgence non motivée, dira Agamben en février 2020. Depuis l’ampleur de la catastrophe, nous ne cessons de constater des points de déséquilibre, des zones grises dans nos pratiques de gouvernement. Se créée en tout cas un  « art de gouverner », souvent dénué de toute véritable normativité fondamentale, avec, qui plus est, des incohérences manifestes entre l’établissement des normes et leur application. Le rapport entre le pouvoir constituant et le pouvoir constitué a singulièrement été ébranlé. D’ailleurs, il n’y a qu’à voir la façon dont des normes « faisant force de loi » sont suspendues ou disparaissent au gré de l’évolution de la pandémie pour montrer le baroque de cet édifice conceptuel, indépendamment de la « navigation à vue » de la communication politique. Nous sommes plutôt entrés dans une zone d’anomie, où, notamment, une bonne part de la distinction entre le privé et le public a disparu, marqué aussi par une désactivation des déterminations juridiques usuelles. En d’autres termes, la fiction d’un fonctionnement routinier de nos institutions a été révélée par ce « choc »  inattendu. Apparemment, les gouvernants sont peu pressés de l’avouer, ni même de nous aider à en faire un deuil éventuel, comme si « nécessité » devait  toujours « faire loi ». Pour l’heure, on nous promet un déconfinement « progressif ».

Mais, dans ces conditions, un retour à un état de droit respectant une conception élargie de la citoyenneté est peu probable. Pour l’instant, nous sommes devant une « vie nue » qui pourrait poser d’autres fondements du droit pour le futur. Mais pourquoi ne pas au moins reconnaitre que le paradigme de la sécurité comme technique normative de gouvernement a fondé (fort malencontreusement) celui d’état d’urgence sanitaire ?

                                                                   Jean-François Petit

  1. mt.joudiou says:

    Où il est urgent, plus qu’urgent de nous intéresser de près à la vie de la démocratie, notre vie, comme citoyen chrétien ou non, mais peut-être plus que quiconque justement parce que nous sommes chrétiens. Ceci ne se résume-t-il pas en « qu’as-tu fait de ton frère? »

    MTJoudiou

  2. Barbin Jacqueline says:

    Cergy, le 30 mars 2020

    Monsieur le Président,

    « Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le
    temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière
    évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris
    Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et
    celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne
    sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre
    semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières
    et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un
    individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique
    guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et
    les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de
    soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté
    sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire
    sur la banderole d’une manif en novembre dernier -L’état compte ses
    sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui. Mais
    vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat,
    préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux,
    tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson
    de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce
    moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les
    hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs,
    d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et
    ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont
    maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper
    les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette
    vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.

    Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction
    après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur
    le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement
    du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un
    temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les
    décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du «
    travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux
    à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités
    criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins
    essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se
    cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités
    actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le
    Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous
    n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » – chanson, encore,
    d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés
    démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma
    lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio –
    d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.

    Annie Ernaux

    La situation en France, démocratie, république, état de droit, officiellement ! trois pouvoirs séparés exécutif, législatif, judiciaire, est, dans les faits, très troublante et très troublée ! Le petit machin du nom de coronavirus assez puissant pour bouleverser la planète tout entière aura-t-il assez de pouvoir pour non seulement RÉVÉLER, en France (et ailleurs) les impostures mais les RENDRE définitivement INOPÉRANTES ?
    ATTENDRE et CONTINUER NOTRE CHEMIN avec l’aide de l’Esprit sacré…

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