Sur la forme d’abord.  Nous sommes confinés. La digitalisation n’a jamais eu autant d’emprise sur l’existence. Quelques « terminaux d’information » font désormais la pluie et le beau temps. 

Un seul exemple, caricatural : comment croire les autorités chinoises dans leur gestion de la crise ? Plus ils nous nourrissent d’histoires de pangolins et de chauve-souris, plus ils accréditent l’hypothèse (non vérifiable à ce jour) d’un accident biotechnologique. On pourra ici dire que pareille hypothèse nourrit les thèses complotistes. Mais qui se souvient encore du double désastre communicationnel autour de l’accident de la centrale nucléaire Tchernobyl ? En ex-Union soviétique pour commencer, puis du fameux « nuage radioactif » arrêté aux frontières françaises…

Sur le fond ensuite : l’espace public est toujours lié à l’expérience du monde vécu. Or aujourd’hui l’univers des formes de vie sociale est reconfiguré drastiquement. Le philosophe allemand très respecté Jürgen Habermas estime que la restriction exceptionnelle des droits est exigée par le souci de protéger des vies. Soit. Sa théorie de « l’agir communicationnel » donne de bons repères. 

Pour lui, l’activité communicationnelle devrait être régie non par des calculs de succès égocentriques, mais par des actes de compréhension intersubjective. Or, que constate-t-on ? L’expressif a laissé place au descriptif et surtout au prescriptif. L’activité humaine est réorientée vers l’instrumental. Dans le contexte épidémiologique, tout est subordonné à l’efficacité. Les recommandations, règles, règlements techniques pullulent. Les « guides de bonne pratique » sont conçus à la hâte… pour finalement renvoyer les gens à leur responsabilité personnelle.

L’obsession du contrôle efficace prévaut. Un préfet tance un recteur d’université parce qu’il a annoncé que les cours ne reprendraient pas avant septembre. Pour masquer cette normalisation – dont les effets vont être durables – on se pare des vertus de l’activité stratégique. Celle-ci vise à faire accepter, face à des alternatives de comportement, que le succès dépend de la compréhension et de la coopération de tous. Mais comment faire ici confiance aux dirigeants ? Sans broncher, un ministre nous explique avoir toujours correctement anticipé. Alors que les carences de biens sanitaires premiers obligent à la débrouillardise généralisée en France. 
Dans ce cas, comment déboucher sur un consensus de fond, alors que des formes autoritaires, « techniciennes » de prise de décision ont pris le dessus ? La situation présente montre des asymétries criantes. La « colonisation du monde vécu » n’a jamais été aussi grande. Pourtant, la situation actuelle engendre aussi des « spirales vertueuses ». De jeunes ingénieurs tunisiens fabriquent gratuitement des masques à partir d’un logiciel en « open source ». Ils partagent leur expérience avec des collègues américains aussi démunis. De nouveaux apprentissages se font jour dans tous les domaines. Des cercles de communication informels naissent. Mais à la sortie de la crise, un travail de réorganisation de la sphère publique s’imposera, en particulier au niveau européen.             

 Jean-François Petit

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