Exposition de Latifa Echakhch, Centre Pompidou (Paris), octobre 2014—janvier 2015,

UN NUAGE COMME TAPIS

Un temps épuisé, le petit livre d’Erri De Luca Un nuage comme tapis (Una Nuvola come tappeto, 1991 pour l’édition italienne, 1996 pour la traduction française de Danièle Valin) vient enfin d’être réédité en Folio-Gallimard pour une poignée d’euros. C’est un nouveau coup de cœur que Jean Verrier souhaite faire partager.

Un temps épuisé, le petit livre d’Erri De Luca Un nuage comme tapis (Una Nuvola come tappeto, 1991 pour l’édition italienne, 1996 pour la traduction française de Danièle Valin) vient enfin d’être réédité en Folio-Gallimard pour une poignée d’euros. C’est un nouveau coup de cœur que Jean Verrier souhaite faire partager.

Je tiens toujours mon journal de voyage, de la Genèse à l’Apocalypse, à la suite de Pierre-Marie Beaude  et de sa nièce Lucile (La Bible de Lucile, Bayard, Coup de cœur du 5 mars dernier), mais dans les longs voyages on est parfois retenu plus longtemps qu’on ne l’avait prévu, que ce soit dans une auberge sur le chemin de Compostelle ou sur une île dans les mers de l’Odyssée. C’est ce qui m’est arrivé quand j’ai rencontré ce curieux titre : « Un nuage pour tapis », cité dans le livre de P.-M. Beaude.

Un nuage comme tapis - couvertureTitre séduisant et énigmatique qui trouve enfin pour moi sa résolution dès les premières pages du livre d’Erri De Luca : « Il étendit un nuage comme un tapis ». Marcher dans les nuages, quel rêve ! ou, autre rêve, marcher dans le désert un tapis sous les pieds, aussi cotonneux que les nuages ! Avec la présence mystérieuse de ce « Il » qui vous accompagne en chemin. Comment se fait-il que les hébraïsants de la TOB, de la Jérusalem ou de chez Bayard, n’aient jamais déployé le texte du psaume 105 autrement que sous la forme un peu plate : « Il étendit une nuée pour les protéger » ou « Il étendit des nuages pour les couvrir » ? Pour traverser le Sinaï avec les Hébreux, une ombrelle, même géante, c’est bien, mais avec un tapis sous les pieds c’est cent fois mieux. Faut-il pour bien le sentir être marcheur, alpiniste, maçon napolitain, militant politique, ou tout simplement poète comme le fut ou l’est encore le passionné de la Bibla Hebraïca Stuttgartensia qu’est aussi Erri De Luca ?

Pas étonnant que le premier texte du recueil soit intitulé « Le don des langues » : huit merveilleuses petites pages sur la Tour de Babel. C’est un traducteur et un maçon qui lit. Et le voici qui s’imagine arrivé en haut de l’échafaudage au moment de la confusion et qui décide de redescendre : « sa bouche émit un chant et un cri où s’éveillaient les mille et une langues ». Course folle : sur son passage les pierres commençaient à se détacher du mortier et « lorsque son pied toucha la plaine, il ne trouva plus personne. » Les deux dernières pages mettent bien sûr l’épisode de la Pentecôte en parallèle, mais sans utiliser le mot. Et l’agnostique ne s’interdit pas de tenir un discours sur Dieu : « Il préféra être nommé dans mille langues et que ne tarît point la recherche ».

Erri De Luca
Erri De Luca

Ensuite il sera question de l’histoire de Ruben (ou Reuven), de celle de Daniel, de celle de Moïse qui a osé s’adresser à Dieu pour lui demander son nom (« En ce  temps-là, l’Hébreu frappait à la porte de Dieu dans la langue de tous les jours, celle dans laquelle il s’était révélé. Le silence aussi était alors une réponse et les hommes savaient l’écouter. »), mais aussi d’épisodes des histoires de Samson, Job, Jonas…

Attention : certains passages sont rudes, par exemple les longues analyses de caractères hébraïques. Comment s’en sortir ? Petit retour en arrière. Deuxième lecture, ça bloque. Je saute à l’accroche suivante. Et c’est la vue surplombante, soudain l’illumination. On peut aussi garder dans la bouche un épisode (la descente de la Tour de Babel), une formule (le nuage comme tapis), que l’on retourne longtemps sur sa langue et contre ses dents, comme un noyau d’olive.

Exposition de Latifa Echakhch, Centre Pompidou, octobre 2014-janvier 2015,
Exposition de Latifa Echakhch, Centre Pompidou, octobre2014-janvier 2015,

Noyau d’olive est le titre d’un précédent ouvrage qui appartient à la veine des lectures bibliques d’Erri De Luca. L’autre veine est celle des récits plus ou moins autobiographiques, le plus célèbre étant Montedidio, Prix Femina étranger 2002. En tirant de mes étagères les petits volumes de la première veine : Première heure, Au nom de la mère, Les Saintes du scandale, je m’aperçois qu’il y est déjà question d’épisodes bibliques ou de personnages que l’on retrouve dans Un nuage comme tapis. Par exemple, les maçons sont dans la tour de Babel de Première heure, Miriam-Marie est une des  Saintes du scandale avec Tamàr, Ruth, Bethsabée et Rahàv  et surtout elle est, avec Joseph, le personnage principal de Au nom de la mère dont nous avons lu des extraits à l’occasion de célébrations à Saint-Merry. Pourtant chaque lecture est à la fois semblable et différente. Lire c’est relire et on ne relit jamais la même chose. Alors, choisissez une olive et gardez longtemps le noyau dans la bouche.

 

Jean Verrier

1 Commentaire

  • merci Jean de rappeler que les poètes, ou les artistes en général( je viens de voir l’exposition Poussin et Dieu) ont cet art de faire entrevoir entre les mots, ausii par un couleur, un geste, ce qui est au delà des mots.
    Marie José Ledru

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