Un pas en avant, deux pas en arrière

« Les gens d’Église apprécient-ils le tango ? À ce jour, je ne connais pas la position officielle du Magistère sur ce point sauf à savoir que François, en bon Argentin, a avoué “l’adorer”. Si bien qu’à l’occasion de son anniversaire en décembre dernier, au terme de son audience du mercredi, des centaines de couples se mirent à danser le tango devant la place Saint-Pierre. Aux antipodes des condamnations qui accueillirent son déferlement en Europe occidentale au début du XXe siècle ». La chronique d’Alain Cabantous

Les gens d’Église apprécient-ils le tango ? À ce jour, je ne connais pas la position officielle du Magistère sur ce point sauf à savoir que François, en bon Argentin, a avoué « l’adorer ». Si bien qu’à l’occasion de son anniversaire en décembre dernier, au terme de son audience du mercredi, des centaines de couples se mirent à danser le tango devant la place Saint-Pierre. Aux antipodes des condamnations qui accueillirent son déferlement en Europe occidentale au début du XXe siècle. Uniquement pour la France, les évêques de Chalons, de Dijon, de Poitiers ou d’Arras furent les premiers à mettre en garde les bons catholiques menacés de dépravation, rien de moins. Comme les choses ne semblaient pas s’apaiser du côté des salles de bal, le cardinal Amette, archevêque de Paris usa de son autorité pour réagir publiquement « contre les modes indécentes et contre les danses inconvenantes. Les abus qui continuent Nous obligent à insister de nouveau sur ce grave devoir […] Nous condamnons la danse d’importation, connue sous le nom de tango, qui est, de sa nature, lascive et offensante pour la morale. Les personnes chrétiennes ne doivent, en conscience, y prendre part » (janvier 1914). Il est vrai que les postures libres souvent sensuelles, les ruptures de rythme de cette danse née de multiples styles (espagnol ou afro-antillais), sorte de production métèque, connut ses lettres de noblesse dans les bordels de Buenos-Aires et que le port de la soutane en aurait limité les excentricités chorégraphiques.

Pape FrançoisMais, plus largement, on retrouve à travers cette sentence un autre leitmotiv obsessionnel de l’Église romaine ; celui de sa lutte ancienne contre la chair en général et la danse en particulier. C’est à partir du XVIe siècle, et pour ne pas se trouver à la remorque des Églises protestantes, très strictes sur ce point, que les théologiens moralistes et les missionnaires de l’intérieur élaborent leur discours négatif à l’encontre de la danse dont l’objectif affiché serait « de prendre du plaisir en donnant du plaisir » (pasteur L. Daneau). La danse permettrait « aux gens de s’émanciper sans retenue alors que cette licence effrénée augmente de plus en plus au grand déshonneur de la religion chrétienne » (diocèse de Namur, 1754). Au précédent davidique, les prédicateurs préfèrent évidemment évoquer la redoutable Hérodiade puisque les femmes semblent être, comme toujours, particulièrement vulnérables là aussi. Plus faibles, « elles succombent plus facilement à ce jeu de la tentation et n’en sortent que dévergondées et engrossées » selon les dires d’un curé catalan des années 1750.

Une fois encore, ce mauvais combat était perdu d’avance et quelques évêques réalistes, il y en eut, demandèrent à leurs prêtres de se montrer compréhensifs à l’égard des danseurs dont certains se trouvaient sous la menace d’une excommunication. L’évêque de Saint-Pons, en 1697, conseillait à ses curés « de ne pas empêcher par force de danser ni en leur coupant violons et tambours, cela n’est pas votre affaire ».

Ce genre d’épisodes qui participe de l’histoire du christianisme, fit couler beaucoup d’encre, provoqua bien des paroles définitives, entraîna bien des sanctions, dont le refus de communion, et suscita bien des crises de conscience. Bref, si l’Église de Rome ne semble pas très douée pour la danse, l’essentiel pour nous est que, dans ses chorégraphies dogmatiques, un pas en avant ne soit pas suivi de deux pas en arrière… Et en cette veille de l’été, sachez, vous chrétiens de Saint-Merry ou d’ailleurs que si vous allez danser le tango la nuit du 14 juillet prochain ou lors d’une fête de village, les foudres du cardinal Amette ne vous atteindront plus. Mais en doutiez-vous vraiment ?

Alain Cabantous

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