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UN SENS INEDIT DU RAMADAN

Depuis plus d’une semaine, les musulmans ont commencé le Ramadan. Dans leur livre classique sur l’Islam, Mohamed Arkoun et Louis Gardet regrettaient la quasi-absence d’une sociologie de la pratique religieuse musulmane (L’Islam, hier-demain, Buchet-Chastel, 1978) : Qui pratique ? Quelle est la hiérarchie des actes pour les fidèles ? Qu’est-ce qui s’exprime dans chacun des actes cultuels ?

Ces questions se posent bien évidemment aujourd’hui. Dans le confinement, le Ramadan, ce « noyau dur » de la religion musulmane n’a pu qu’être reconfiguré vers plus d’intériorité. Son contenu social, économique, politique, psychologique, politique se trouve bouleversé. On le sait, certains musulmans, notamment les jeunes en recherche d’identité ou contestant la modernité, n’hésitent pas à en faire un marqueur communautaire.  Or il n’est plus possible actuellement de se rassembler en grande famille, ni d’aller à la mosquée. Le confinement libère donc le « 4e pilier de l’Islam » de sa symbolique usuelle pour la réorienter vers sa dimension spirituelle.

Dans la théologie musulmane, on peut cependant admettre certaines modérations. La pratique peut être tempérée pour des raisons d’âge, de santé ou de contraintes matérielles. Le Ramadan actuel se trouve pris dans ces conditions inhabituelles. Elles donnent un sens nouveau à l’absence de nourriture, de boissons et de relations charnelles entre l’aurore et le crépuscule. Elles favorisent un resserrement des liens familiaux et de pure proximité et  l’obligation de solidarité envers les plus démunis.  Mais  l’orientation fondamentale du Ramadan vers le partage, la sociabilité, le rôle de chacun dans l’instauration d’une véritable justice sociale peut-elle être aussi un appui pour penser l’après confinement. ? En effet, le Ramadan encourage l’effort vers la maitrise de soi et de ses passions, la recherche d’un équilibre et d’une modération. Elle ne peut qu’interpeller tous les croyants. D’ailleurs, pendant des années, le responsable du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, le Cardinal Tauran, a envoyé un message pour l’Aïd el-Firt. Cette année la fête de la rupture du jeûne, prévue le 24 mai,  ne pourrait avoir lieu publiquement.

Dans la société contemporaine, les musulmans pratiquants montrent la possibilité d’un écart salutaire avec les habitudes quotidiennes de surconsommation. Ils valorisent un effort spirituel, qui, souvent, force l’admiration. Ce « déconditionnement » n’est pas sans rappeler l’abondance frugale et la sobriété heureuse. Face à un matérialisme écrasant, il est un acte d’élévation spirituelle et de soustraction à l’individualisme ambiant. 

Or, de nombreux « essentiels » à la machine économique actuelle sont musulmans. En conséquence, des « accommodements raisonnables » vis-à-vis du Ramadan seraient mieux compris. La liberté de croyance est à ce prix. D’autres aspects de la pratique musulmane, le rapatriement des corps des disparus ou le pèlerinage à la Mecque, sont aussi remis en cause, tout autant que la fermeture des mosquées. Ils sont vécus douloureusement.

Avec l’épidémie, tout le pacte républicain se trouve reconfiguré pour les religions. Mais « l’état d’urgence sanitaire » ne doit pas conduire à des exigences disproportionnées vis-à-vis des pratiques religieuses. Une société ouverte, tolérante, respectueuse des différences, ne peut faire l’économie d’un débat de fond sur ce sujet. Sans doute appartient-il d’abord, pour ce qui les concerne, à la communauté musulmane. Le jeûne du Ramadan est un témoignage public. Mais la reconnaissance de sa portée sociale serait aussi le signe pour les autorités publiques de la volonté sincère des musulmans de s’intégrer sans favoriser les luttes d’influence venues de l’extérieur. L’épidémie n’épargne personne, surtout dans les milieux les plus défavorisés dont certains musulmans sont issus. 

Ainsi, dans les circonstances actuelles, les fidèles musulmans approfondissent le sens du Ramadan. Ils peuvent prendre les dispositions les plus appropriés, y compris même pour certains, suspendre le jeûne en raison de l’effort national requis. En ce sens, il conviendrait que les autorités musulmanes reconnaissent mieux la diversité des pratiques du Ramadan. Elles contribueraient de la sorte à l’approfondissement de l’enracinement spirituel du jeûne comme une participation efficace à un « vivre-ensemble pacifié » en temps de crise. 

L’épidémie répartit autrement les responsabilités et les demandes dans les communautés musulmanes. Elle fait émerger de nouvelles voies. Il ne s’agit plus seulement de vouloir contrôler l’orthodoxie des pratiques ou de simplement renvoyer à la conscience personnelle mais de faire des circonstances actuelles un atout pour repenser les conduites religieuses.

L’Islam en France est aujourd’hui composite. La situation de confinement peut tout aussi bien renforcer « l’Islam des caves » et l’emprise digitale sur les consciences que la libération du meilleur : l’interprétation du Ramadan comme un moyen d’union à Dieu et de rapprochement de ses semblables. En dehors même de cette période du Ramadan, il y aura bien d’autres jeûnes possibles. Ils rappelleront les grandes dates et les événements de la tradition musulmane. La réouverture des mosquées, comme les autres lieux de culte des religions, sera alors vraiment pour tous un moment de joie !

                                                                  Jean-François Petit

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