Le monastère de Sainte-Catherine-du-Sinaï

 Une crème anglaise au Sinaï

Comment attraper un serpent avec une crème anglaise et d’autres histoires dans le nouveau récit de Jacqueline Casaubon
Le monastère de Sainte-Catherine-du-Sinaï
Le monastère de Sainte-Catherine-du-Sinaï
[A] l’époque où j’ai habité en Égypte, le projet d’aller vivre chez les nomades du Sinaï se réalise enfin. Sauf pour les pèlerinages organisés au monastère Sainte Catherine il fallait une raison exceptionnelle pour obtenir un permis de séjour. Y aller comme infirmière en a été une, après des mois et des mois d’attente. Les préparatifs n’ont pas traîné, si ce n’est le choix d’un chien, indispensable pour la vie sous une tente… Quelle complication, non seulement parce que Le Caire n’était pas le lieu rêvé, mais cet animal devait répondre à un certain profil. Courageux, nous défendant en cas de danger, sans être méchant, s’adaptant en toutes circonstances, étaient les critères qui nous tenaient le plus à cœur. C’était beaucoup demander ! Après un long casting, le chien retenu avait une allure sympathique, il était affectueux, plutôt petit mais est-ce nécessaire d’être grand pour faire peur à l’approche de visiteurs inconnus ?

Pour le reste nous allions découvrir, à nos dépens, la réelle personnalité de Beps, diminutif de Bepsi-cola. Tel était le nom que nous lui avions trouvé, car il nous avait apparu aussi pétillant que cette boisson stimulante ! Le voyage s’était effectué dans un véhicule tout terrain conduit par un ami. Nous étions assises à côté de lui. Beps était sur les genoux de celle qui se trouvait à tour de rôle près de la fenêtre. À peine avions-nous traversé le canal de Suez, que Beps n’a pas supporté la voiture, le chemin cahotant le rendait malade. Il fallait le maintenir la tête à la fenêtre en lui dégageant ses longues oreilles. Durant notre séjour, il ne s’éloignait jamais de la tente, une qualité pour un chien de garde ; en revanche quand il entendait dans le lointain des personnes qui se dirigeaient vers le jardin, il aboyait à s’égosiller, s’engouffrait sous la tente et comme si cela ne suffisait pas à calmer sa peur, il se cachait sous nos couvertures. Ce n’est que plus tard qu’il réapparaissait très discrètement lorsque nous l’appelions pour le réconforter. C’était Beps !

[L]a tente avait été dressée dans un enclos entouré de murs de pierres ébréchés par endroits. Il appartenait à un chef de tribu dont nous avions fait la connaissance lors d’un pèlerinage au monastère Sainte Catherine. Il nous avait offert cet espace, avec l’hospitalité que nous savons dans ces pays. Sa tente était toute proche. Sans déranger pastèques, melons et courgettes, nous avions trouvé une place, l’eau n’était pas loin.

Nous avions l’habitude de nous faire des visites. Un après-midi, Gamila, sa femme, nous retrouve avec son nouveau-né. Nous nous asseyons à l’entrée de la tente près du mur qui a déposé une ombre tiède et tranquille. Une petite brise venant de la mer rouge vient adoucir la chaleur sèche qui émane de la terre rocailleuse. C’est un coin recherché à cette heure du jour, mais pas uniquement pour nous. Car tout à coup, Gamila pousse un cri en dirigeant sa main vers le mur. Nous apercevons une tête triangulaire entraînant un corps qui se déroule, s’ondule et se glisse le long des pierres. Le reptile effarouché par le cri strident se rétracte puis disparaît dans sa cachette. Notre voisine nous apprend que ce serpent est dangereux. C’est elle qui l’a vu en premier.

Là-dessus, je me propose tout simplement de le capturer, dans les Pyrénées j’avais tué des vipères ce qui se faisait sans scrupules à l’époque. Notre jeune voisine repart mettre son enfant à l’abri.

Avec la barre de la cantine je fais sortir de sa cachette le serpent qui s’enroule, s’étire, s’allonge le long de mon outil de fortune. Il est prêt à poursuivre son élan sur mon bras, très vite je jette la proie et son support. La bête retourne dans son trou.

Mais voilà un animal qui a été attaqué devient dangereux. Dans ma tête me revient une recommandation que nous faisait notre mère dans les sous-bois pyrénéens, en évoquant d’éventuelles rencontres avec des ours. Il fallait les amadouer, alors je m’imaginais en train de déposer des pots de miel au carrefour des chemins ! Mais vingt ans après dans ces montagnes d’un autre monde superbement roses, nous nous sentions démunies et sans secours.

« Quand un animal est attaqué », par conséquent il n’était pas question de passer la nuit sous la tente si près du mur. « IL » s’introduirait, se glisserait sous notre couverture et au moindre mouvement de notre part, le pire surviendrait, à moins que de nature gourmande « IL » se dirige vers les provisions. À cette évocation, nous vient une idée géniale : les serpents aiment les laitages sucrés. Dans la cantine il y a une boîte de « Custard », une poudre fabriquée en Angleterre. Diluée dans l’eau elle devient crème anglaise après quelques minutes de cuisson. La boîte n’a pas été encore entamée, nous l’ouvrons la joie au cœur. Le moral avait nettement remonté.

Le maître du troupeau (gouache). © Jacqueline Casaubon, 2004
Le maître du troupeau (gouache). © Jacqueline Casaubon, 2004
[M]on amie devint cuisinière d’un serpent et moi gardienne d’un minuscule paradis terrestre où s’était introduit un animal indésirable à surveiller. Cela pourrait rappeler l’histoire d’une certaine Ève. L’entremets est déposé en bas du mur et voilà le serpent. Il se glisse le long du mur vers la coupe odorante, il n’a pas le temps de l’atteindre, car je saisis la barre en fer. Hélas, elle glisse sur son corps qui se faufile pour regagner son trou. Encore un coup manqué. Là-dessus Gamila est de retour, interloquée par cette crème anglaise, mais à chacun sa culture.

Elle nous promet l’aide sûrement plus efficace de son mari, ce sera au retour du troupeau.    L’attente nous semble bien longue, le soleil n’avance pas dans le ciel, à quand son coucher ? On n’a jamais tant regardé vers la mer rouge, là-bas où fidèlement il fait un fulgurant plongeon.

Enfin, les clameurs du troupeau, les aboiements des chiens, les rires joyeux des enfants, le mari de Gamila apparait au bout du jardin, un bâton d’une main, un fouet de l’autre. Il s’avance dignement, prend le temps de nous saluer. Avec le bâton il fait sortir l’animal, le jette à terre et d’un coup de fouet le frappe à la tête. Il le brandit et nous déclare : » Voilà il est mort ! » Et d’un seul geste il décolle la peau : » C’est fini ! » Chacun est rentré sous sa tente, la coupe nettoyée et la boîte de custard ont regagné la cantine sans que ce dessert anglais figure un jour à notre menu.

[I]ls auraient été surpris, là-bas en Angleterre les ouvriers des « usines Custard » d’apprendre qu’une de leur boîte avait servi à préparer une crème anglaise à l’attention d’un serpent qui n’a même pas eu le temps d’y goûter !

                                                                                                                                   Jacqueline Casaubon

                                                                                                                                        15 août 2014

 

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