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Une deuxième vague de l’art à Saint-Merry

La COVID ne cesse de marquer les expressions artistiques qui, depuis mars 2020, ont connu des formes très différentes à Saint-Merry, comme d’ailleurs dans les musées et les galeries. Les artistes déplacent les questions de fond et se démènent pour garder leur visibilité. Étrange moment, étranges présences, questions loin d’être étranges.  

La première vague à Saint-Merry fut à la fois celle du renoncement aux expositions préparées (pour Pâques, sur la douleur)  et celle du confinement. À partir de mars commença un temps où la  lecture (et l’écriture) d’articles plus denses qu’à l’accoutumée fut une période d’innovation, avec le croisement de la lecture de textes bibliques et de réflexions sur les images d’œuvres contemporaines,  mais aussi anciennes. Cette nouvelle approche participait de la transformation du site Internet et a renouvelé la qualité des échanges.

Les “Unes” des articles sur l’art et les Textes, lors du grand confinement

Cette vague s’est ensuite étalée sur la plage des vacances. Elle s’est artistiquement ouverte sur l’exposition d’été, « Après-After », décidée par le Collège des arts visuels et construite avec six artistes ayant répondu à l’appel à projets. Chacun d’entre eux a utilisé son langage artistique de prédilection pour adresser ses questions aux visiteurs.

Étrange exposition collective, qui ne fut pas une exposition commune, car les artistes n’ont pas pu se rencontrer au préalable ; elle fut plutôt la mise en dialogue de six œuvres renforcée par l’attention portée à l’accrochage. Quel titre fédérateur fallait-il choisir ? En avril 2020, au milieu des débats généraux et angoissés du confinement, l’idée est apparue  comme évidente. « Après » serait probablement une question brûlante, « After » en était la déclinaison dans le contexte de pandémie mondiale avec trois artistes liés à un autre pays. Cela allait de soi : le public ne pouvait qu’être sensible à ces questions et aux réponses des artistes.

L’expo d’été en 6 images

Tout était parfait sur le papier du Collège de Saint-Merry. Mais voilà que…

Le public bien inférieur en nombre que ce qui avait été imaginé —les touristes étrangers étant presque invisibles— était dans un tout autre état d’esprit !

Étrange moment frisant le malentendu. La notion d’Après a perdu très rapidement de sa pertinence. La volonté d’oubli des durs moments passés, le déni d’un virus pourtant encore actif, la soif de vivre des évènements plaisants prévalaient partout. La joie des terrasses, des vacances, de la vie collective  retrouvée étaient l’horizon commun y compris pour ceux qui passaient le seuil hospitalier de la grande porte rouge de Saint-Merry. « Après-After » aurait-il mis un bémol inconvenant dans le bonheur diffus et l’appétence au loisir ?

Visiteurs de l’expo d’été 2020 devant l’œuvre d’Aryz

Étrange temps de l’art. L’exposition fut-elle en déséquilibre avec ce qui l’entourait ? Non bien sûr, car dans cette église ouverte sur l’espace public elle ne passa pas inaperçue et alimenta bien des échanges fructueux et conviviaux avec l’Accueil. Cependant, rapidement, elle obligea les organisateurs à mieux marquer les chemins de traverse dans l’art contemporain et les perspectives possibles d’un Après. De nouvelles modalités de communication apparurent nécessaires : un mini livret et non un simple flyer ainsi qu’une vidéo se rapprochant des formats communs : pas plus de 3 minutes par œuvre.

Curieuse année aussi puisque la périodisation de l’exposition d’été fut affectée : elle n’eut ni date officielle de début — les artistes n’étant pas prêts au même moment  il n’y a pas eu de vernissage commun — ni date de fin commune à tous – Nid Douillet, la sculpture tant appréciée d’Isabelle Terrisse, n’étant partie que le 22 octobre. Une nouvelle exposition se glissa aussi sans rupture dans la crypte, devenant un « nid » de spiritualité par l’art numérique.

La crypte, une espace pour les arts numériques à caractère spirituel ?

Une deuxième vague pas si étrange. En septembre, comme dans un mauvais feuilleton, la deuxième vague de la COVID a menacé la tenue d’un évènement devenu habituel : la Nuit Blanche. In extremis, avant le couvre-feu, « Zen Garden » fut le bienvenu pour alléger la lourdeur de la menace qui inquiétait.

« Il s’agit d’une expérience vibratoire. Il y a à l’intérieur de nous des espaces infinis à découvrir pour être à la hauteur de qui nous sommes. Invitation à la légèreté et ouverture à la création » annonçait Hugo Verlinde.

Évènement calme et envoûtant se nourrissant des sons produits par une musicothérapeute. Les vidéos témoignent de son attractivité auprès des jeunes  découvrant une église la nuit.

Mais comme cette année n’est décidément pas normale, la Nuit Blanche fut préparée, dès le début septembre, par l’expo spirituelle de la crypte confiée au même artiste de la lumière, « Quarante jours dans le désert ». Cette rencontre de l’art verrier contemporain et de l’art numérique  « n’arrête pas de finir » avec des conférences sur le verre les vendredis soirs de novembre.  Chose acquise : la crypte, pourtant difficilement accessible, a révélé ses  potentialités pour l’art vidéo spirituel.

Étrange environnement, l’art au seuil. La deuxième vague de l’art dans Saint-Merry s’est fait interroger par ce qui se passe sur le Socle. Les installations peu communes, poussant leur étrangeté dans le sourire et la poésie visuelle, semblent avoir été adoptées par bien des membres du Centre pastoral, comme par les habitants du quartier et les passants.

« Firefly birds » de Laurent Pertbos  avec son bouquet de bambous et ses lumières magiques dans les cages à oiseau est apparue, a posteriori, comme un symbole fort de la joie du déconfinement. Les humains sortaient de leurs appartements-cages, les lampes demeuraient allumées jusqu’à minuit —leur couvre-feu d’alors— au-dessus des tables en terrasses et  des admirateurs.

Alors que la menace de nouvelles mesures sanitaires émergeait, a surgi une installation qui a toute l’allure d’un geste de résistance au virus. « A New Now » de Morag Meyerscough  éclate par sa taille, ses couleurs et son incitation à vivre autrement. Conçue dans la période  anglaise du confinement et réalisée à Londres dans l’urgence durant l’été, cette nouvelle œuvre, qui est accessoirement un clin d’œil à la flèche de Notre-Dame, semble déplacer par son optimisme communicatif les propos très/trop sérieux de l’exposition d’été de Saint-Merry : « After ». La réponse de cette artiste anglaise est claire : que l’Après soit Un Nouveau Maintenant ! (Voir ci-dessous la courte vidéo sur le discours de vernissage, aux accents camusiens). Elle est symboliquement encore plus forte puisque, présente jusqu’à la fin janvier, elle accompagnera la dureté et l’incertitude des prochains mois.

Étrange question posée implicitement :  l’art à Saint-Merry ne pêcherait-il pas par manque d’enthousiasme à communiquer, à parler aux jeunes générations ? « Le Billet » récent qui imagine un dialogue entre saint Jean et cette tour invite au débat  autour de sa question conclusive : « qui désigne le mieux le ciel ? »

L’art à Saint-Merry devrait-il prendre un nouvel élan, en tenant compte des évolutions du Centre pastoral ? Comment pourrait-il manifester une espérance au temps de la COVID ?

Jean Deuzèmes

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