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Vers de nouvelles formes d’exercice de l’autorité

Ou du seul maître après Dieu à une autorité partagée

L’Église, en tant qu’institution hiérarchique, se laisserait-elle interroger par l’apparition de nouvelles formes d’organisation où l’exercice de l’autorité devient plus participatif ? Je vous propose d’observer différents lieux où le pouvoir s’exerce (lieux du pouvoir politique, organisation religieuse me limitant aux Églises chrétiennes, entreprise et milieu associatif) pour nous interroger d’où provient l’autorité exercée et leur légitimité effective.

L’autorité découle des objectifs de l’organisation pour les accomplir et se traduit par la façon dont elle est mise en œuvre pour atteindre ces objectifs, généralement avec une structure hiérarchique ou des représentants mandatés. 
Les objectifs sont de façon un peu rapide le bien commun pour le pouvoir politique, les associations et les organisations de l’Economie Sociale et Solidaire, le profit pour l’entreprise, le « salut » des fidèles pour les Églises chrétiennes. 

Une des difficultés provient très vite de l’institutionnalisation des organisations, quand les décideurs mettent leur énergie d’abord dans la pérennité de l’institution (et ainsi de leur valorisation propre), qui d’outil au service d’une cause, devient en soi le but premier ; sous couvert d’un discours qui bien sûr s’attache à mettre en avant l’objectif ! Le dévoiement peut ne pas être conscient ; mais très souvent, il est à conjuguer avec une volonté de pouvoir du décideur (en soi, cette soif de diriger peut s’avérer être un atout quand elle ne prend pas le pas sur la réalisation collective de l’objectif).
Ce qui importe alors trop souvent à l’autorité, c’est de soumettre les destinataires de l’autorité, qu’ils s’agissent des citoyens, des salariés ou du peuple des fidèles, parce que l’autorité sait ce qui est bon pour ses affiliés ; elle a en quelque sorte la Vérité, à laquelle chacun doit se plier (mais pas toujours certains détenteurs de l’autorité qui se vivent comme étant au-dessus des « lois » qu’ils éditent !).

Quid alors actuellement d’une organisation qui fonctionne bien ? 

Elle résulte, me semble-t-il, de l’écoute de ses « mandants », qu’ils soient citoyens, salariés, clients ou encore fidèles ; elle exige la capacité à faire participer au projet défini plus ou moins en commun. Cette mise en œuvre collective du projet conduit les hommes à travailler ensemble, à la connaissance et au respect mutuels, plutôt qu’à l’individualisme et à la concurrence destructrice, moyens utilisés pour faire sa place dans l’institution. Mais au-delà d’un vivre ensemble partagé, il faut aussi savoir décider (nécessité d’un organe qui remplisse ce rôle en vue du bien commun), et faire respecter le fait que chaque personne adhère aux décisions, même si elle ne se retrouve pas totalement dans les décisions prises.
Je m’étonne que le monde de l’entreprise soit plus en avance dans sa façon de penser l’autorité dans l’entreprise que l’institution Église catholique, sur le plan d’une collaboration active avec ses mandants. Je m’explique : l’entreprise pour se développer doit savoir motiver ses collaborateurs, les faire participer au profit, mais aussi aux nécessaires investissements pour son développement ; cette situation n’est pas et de loin toujours réelle, notamment quand on observe le privilège que se donnent certains dirigeants et actionnaires ; mais une certaine forme de partage s’impose au niveau de l’entreprise ne serait-ce que « pour avoir la paix sociale » (je ne traite pas ici des groupes où le rapport financier prime dans un contexte d’insaisissables responsabilités). Et puis il existe des entreprises de l’Economie Sociale et Solidaire, des entreprises à mission (dont le concept a eu quelque mal à s’imposer) et des « entreprises libérées »[1] ; dans cette dernière situation, grandement de type horizontal (disparition de nombreux « petits chefs »), les équipes de salariés participent à la stratégie globale de l’entreprise, non seulement dans la consultation mais aussi dans l’action que ces équipes ont proposé et conduisent, s’inscrivant souvent au-delà du profit, dans un souci de bien commun, ne serait-ce qu’un excellent service aux clients, avec des conséquences tout autant bénéfiques au territoire d’implantation.

Alors qu’en est-il dans l’institution Église catholique ? 

L’autorité semble largement s’inscrire dans une dimension verticale : Dieu en premier lieu, dont dépendent directement les « hiérarques » dépositaires de l’autorité de Dieu, puis les prêtres, les religieux et religieuses et enfin le peuple. Pourquoi cette énumération habituelle, verticale et hiérarchisée ? Pourtant bien des contradictions, y compris doctrinales, subsistent quand il est dit que le croyant est roi, prêtre et prophète, que chacun est appelé à la mission d’annonce de la « Bonne nouvelle » et en porte responsabilité. Mais sous réserve souvent qu’il colporte ce que la doctrine a définie comme vérité et qu’il se plie aux clercs ! 
Or le témoignage de la foi de chacun est d’abord le fait d’une rencontre personnelle, incarnée dans sa vie concrète, avec Jésus-Christ, dans le souffle de l’Esprit. Chacun étaye sa foi en méditant la Parole et celles des nombreux « ères » de l’Eglise qui l’ont commentée, dans sa recherche personnelle et en communauté de croyants (lieu de « confrontations », d’ajustement). 
Par bonheur pour nous chrétiens, ils sont quatre évangélistes (du moins choisis comme les plus fiables) à avoir exprimé, avec leur communauté d’appartenance, ce qu’ils ont retenu de la vie de Jésus (paroles, mais surtout actes). Une voie qui nous est ouverte, pour à partir de ces apports, trouver notre propre chemin, avec l’appui de femmes et d’hommes expérimentés dans cette recherche, qu’ils soient laïcs ou clercs (ces derniers ayant un rôle accentué à la fois de passeur, de témoin et d’apporteur d’appui spirituel par exemple dans les sacrements). 

Personne n’a la Vérité, mais chacun propose des étincelles de vérité. 

La seule Vérité est le Christ, qui a-t-il dit est chemin (non statique, mais toujours en marche) et Vie (la plénitude de la vie, notre espérance). Il y a un grand décalage entre la religion, le rituel et la foi ; la foi se nourrit du rituel s’il garde sens, sinon il faut le réinventer, comme elle se nourrit de la « doctrine », qu’elle est appelée à faire bouger pour être à l’écoute des vécus actuels.
Il semble que les Églises protestantes, apparues dans un contexte de crise politique et religieuse, aient fort bien compris les virages historiques à prendre pour être en phase avec leur époque : le croyant a contact direct avec Jésus sans devoir passer par un clerc intermédiaire, il se nourrit du nouveau testament qui lui est accessible dans sa langue, la communauté de croyants est le décideur, les clercs étant des balises pour ces chemins de foi.

Alors comment « partager l’autorité » entre clercs et non clercs ? 

Un signe d’espérance : François incarne l’autorité du pasteur, et bien moins celle du chef de l’institution. S’il est élu légitimement par les cardinaux, émanation de l’institution, qui ne représente pas le peuple chrétien, son élection repose avant tout sur la continuité de l’histoire du peuple chrétien avec ses erreurs et ses dynamiques. Mieux, son charisme personnel lui confère une autorité, une légitimité bien au-delà de celle du droit canon. Sur quoi se fonde cette autorité ? Il est à l’écoute des vécus, bien au-delà du peuple chrétien, se posant avec bienveillance comme frère en humanité. Du côté du peuple chrétien, il le sollicite, ce qui est nouveau, notamment dans les synodes (de la famille, des jeunes, sur l’Amazonie et bientôt sur la synodalité) ; il met en place des femmes dans les instances de la curie, il en réforme les finances… C’est dire qu’il ne tient pas seulement des discours, mais il agit en réformant l’institution. Il sait se remettre lui-même en cause, exprimer sans contours ce qui lui paraît essentiel, agissant à partir de ses acquis, de sa culture, en fait aussi des limites de sa propre histoire.

Dans l’entreprise, les associations, la gestion politique du pays et les communautés de croyants, l’initiative, l’autonomie de pensée ou le discernement, l’expérimentation et la recherche, la capacité de coopérer, ne sont-ils pas essentiels pour faire réussir les objectifs poursuivis par ces organisations, quitte à se tromper quelquefois. Une gouvernance qui se doit d’être au service de tous, au-delà du discours et non à son propre service. 

André Letowski


[1] Sens et liberté : revenir aux fondamentaux du management, Bpifrance le Lab, juin 2020
Au-delà de l’entreprise libérée : enquête sur l’autonomie et ses contraintes, La Fabrique de l’Industrie, janvier 2020

André Letowski

André Letowski est expert en entrepreneuriat, particulièrement en direction de l’analyse et de l’accompagnement des petites et moyennes entreprises indépendantes, une activité qu’il poursuit bien que retraité. Il est depuis toujours impliqué dans la recherche et un partage de foi en communautés, doublé d’une écoute de la pluralité des cultures, notamment à travers le voyage.

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