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VERS DES JOURS HEUREUX ?

Dans son allocution télévisée, le président de la République a fait référence au titre du programme du Conseil National de la Résistance. Pour inventer un nouveau contrat social après l’épidémie, il faut cependant se rappeler les leçons de l’histoire.

Pour « retrouver les jours heureux », les Résistants durent notamment prendre en charge un « déconfinement » tout à fait particulier : celui des camps de concentration, dont l’expérience a été méditée tout au long de ces chroniques.  Pour les femmes rescapées de Ravensbrück, le « monde des camps » ne s’est pas arrêté au moment où les portes de leurs geôles se sont ouvertes. Elles eurent à affronter l’évitement, la stigmatisation, la relégation sociale et professionnelle, l’absence de reconnaissance.

Effectivement, leur retour ne fut pas simple : « quand on a longtemps été enfermé, la liberté subite donne le vertige » diront-elles (Les Françaises à Ravensbrück, Gallimard, 1965, p. 263). Un long temps de réadaptation sociale leur fut nécessaire. La joie se mêlait à la douleur de découvrir tous les disparus. Cette organisation du retour leur parut longue. Elle n’eut pas eu lieu dans les mêmes conditions pour tous. Parfois, avec « une atmosphère d’inimaginable pagaille » (p. 265). Des problèmes vitaux – comme ceux de l’eau, du travail, des soins post-traumatiques – n’avaient pas été valablement anticipés. En fait,  la réalité de ce qu’elles avaient vécues était quasi inconnue. Certaines rescapées devinrent dépressives : « personne, personne ne pourra se représenter cela, on ne pourra pas nous croire » (p. 269). Après les premiers temps de réconfort, beaucoup se sentirent abandonnées. Certaines, pourtant non croyantes, assistèrent à des offices religieux. D’autres rejetèrent tout en bloc. Celles qui avaient été torturées physiquement ou psychiquement capitulaient, parfois peu de temps après leur libération. D’autres se réfugièrent dans un mutisme qui mit longtemps à guérir.

Comment retrouver une vie  « normale », ou plus simplement un semblant de dignité et de beauté ?  Certaines ne se réadaptèrent jamais. Deux mondes s’affrontaient en elles : la démence de l’univers qu’elles quittaient et l’irréalité du monde ordinaire. Le sentiment d’être « en dehors », « en trop » se conjuguait avec l’absence d’émotion. D’autres séquelles furent difficiles à soigner, notamment les réactions d’évitement.  Une partie d’elles-mêmes était morte. 

A l’inverse, d’autres se sentaient exagérément comblées par des gentillesses assez futiles. La joie se mêlait pourtant à un certain désarroi.  On devait affronter des révélations. Et, malgré tout, prendre le parti d’y survivre. Rien n’était écrit d’avance. Des amitiés nouvelles eurent lieu. Comme des séparations brutales. De nouvelles attitudes furent adoptées. Mais aussi le renforcement d’anciennes, dont un individualisme et un mercantilisme ravageurs. Certaines voulaient agir. Elles ne savaient plus comment, avec quelles priorités. D’autres virent une chose : leur horizon s’était élargi sous l’influence de la connaissance de la souffrance. La sensibilité à la misère humaine y avait grandi : « je n’acceptais plus la torture, ni le racisme, ni le mépris de la personne humaine, les préjugés, les idées toutes faites » (p. 320). Geneviève De Gaulle Anthonioz, membre fondatrice d’ATD Quart-Monde, fut de celles-là.

 Beaucoup voulurent raconter, témoigner. Pour que de nouvelles générations averties et conscientes sachent éviter les périls qu’elles avaient dû surmonter. Elles arrivaient avec une lucidité d’étrangères. Comme dans un nouveau pays. Pourtant, on voulait que tout reprenne comme avant, sans en tirer des leçons. Après avoir vu le mal « à nu », le monde leur paraissait complexe, mêlé, ambigu. Il leur fallait donc reprendre confiance en l’humain, en sa puissance de création, en la foi en l’existence du bien. 

En somme, bien des tâches les attendaient : la reconstitution de leurs droits, la prise en compte de leur handicap, le respect de leur parole. Elles durent souvent trouver de nouveaux idéaux pour pouvoir participer à des actions constructives.  « C’était l’occasion de repartir à neuf dans un pays enfin éclairé par le sens de la lutte et de la victoire » (p. 297). Mais en forme d’avertissement, toutes ajoutèrent : « c’est en acceptant, par manque de vigilance, par lassitude, les premières atteintes à la personne humaine, les premières suppressions de liberté, qu’un peuple perd le sens de la responsabilité » (p. 330).

Et après le déconfinement ?  Vivrons-nous des chocs  assez analogues ? Dans ce cas, un programme très volontariste s’imposerait. Pouvons-nous y réfléchir largement et efficacement, dès maintenant, à la lumière de cette expérience,  dans toutes les instances concernées ?  

                                                                                Jean-François Petit

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