Vox populi, vox Dei – Le peuple des baptisés sera-t-il entendu ?

La CCBF a proposé une conférence débat le samedi 26 septembre à 15h Centre Sèvres

Vox Populi, Vox dei – Au synode, le « sens de la foi » du peuple des baptisés sera-t-il entendu ?

Les réponses de Timothy Radcliffe, ancien maître général de l’Ordre des Dominicains – et de Gilles Routhier, Doyen de la faculté de théologie  Québec – , dans deux styles très différents, nous éclairent sur le « sensus fidei ».

« Le peuple écoute et parle » Timothy Radcliff (TR)

« Autorité et magistère » réflexions de Gilles Routhier (GR)

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Le contexte

TR – Le concile Vatican II rappelle et confirme que l’Esprit Saint est répandu sur tous les baptisés (première épître de saint Jean).

GR – Mais il faut attendre ces dernières années pour que cette question soit de nouveau évoquée, d’abord par la commission théologique internationale dont le rapport a été adopté par le cardinal Müller, puis par petites touches depuis l’élection du pape François, et maintenant par les consultations autour du synode. Que veut dire ce silence de 50 ans ? La hiérarchie a occulté cette question, même si les synodes diocésains qui se sont succédé se voulaient l’expression du sensus fidei.

Mais il y a eu difficulté d’avancer ces dernières années sur la mise en œuvre.

Aujourd’hui, le rapport de la commission cherche à répondre notamment à une controverse : comment identifier le sensus fidei ?

Les fondements

TR – John Newman en 1845 (béatifié en 2010) souligne que le « sensus fidei » est un équilibre entre plusieurs autorités : la tradition, portée par la hiérarchie ; la raison, portée par l’université ; l’autorité de la prière, de l’expérience, des pauvres, des saints, qui est portée par le peuple de Dieu.

Chacun est nécessaire mais ne doit pas dominer les autres – c’est le syndrôme de la bicyclette. Par exemple : le développement excessif de la raison peut mener au rationalisme, celui de la dévotion peut mener à la superstition, le culte de la tradition peut ouvrir à l’ambition et à la tyrannie, ainsi qu’à la perte de créativité.

En fait, les derniers siècles ont été marqués par la domination de la tradition. Les laïcs c’est  « pay, pray, obey » : payer, prier, obéir ».

 GR – Les fondements sont rappelés dans le rapport de la commission théologique internationale : c’est la théologie de l’Eglise, peuple de Dieu, et la théologie de l’Esprit Saint, qui affirme le sacerdoce commun des fidèles, peuple de Dieu dans sa totalité. Ce ne sont pas des individus, mais un peuple structuré, organique, où tous sont actifs. Sinon il y a rupture d’équilibre.

« Sacrosanctum Concilium » insiste sur la participation active de tous : évêque, presbyterium, autres ministres. Un autel unique, une action unique : une diversité de fonctions : un – tous – quelques-uns. L’évêque à lui seul ne peut pas réaliser cette action. Nous sommes tous ministres de cette parole de Dieu. Il y a donc réciprocité.

Amen : dans le concile comme dans les synodes il doit y avoir accord par cet « amen » répété ; dans la célébration doit intervenir ce même accord. Il est disséminé dans l’ensemble des fidèles.

 Eucharistie et synode

GR – L’Eglise est le sujet de la célébration.

La liturgie de l’Eucharistie comme réalité familière est un modèle d’action du peuple organisé. La messe dite par un prêtre seul est réprouvée déjà au huitième siècle. L’interdépendance entre le prêtre et l’assemblée est rappelée en 1917 et subsiste dans le canon 813/1. C’est une relation typique qui structure le fondement sacramentel du droit ecclésial. Dans la messe de Saint Pie X, elle se manifeste plusieurs fois : « orate fratres », nous offrons ensemble, le ministre et ceux qui sont autour. Sacrosanctum concilium, l’encyclique de Pie XII souligne encore : « non seulement par les mains du prêtre, mais aussi par la participation des fidèles ». Le père Congar rappelle : « l’interdépendance est la règle, ainsi que le consentement des fidèles ». En fait, la liturgie a été modifiée au cours des siècles, elle s’est déplacée vers l’action solitaire, c’est un dévoiement de l’aspect ecclésial.

L’enseignement qui en découle est que l’Eucharistie comme l’assemblée synodale requiert une participation.

Le synode, c’est la forme institutionnelle de la synodalité. Un et tous sont liés ensemble, ainsi s’exprime la loi synodale. C’est pourquoi l’esprit des synodes diocésains, c’est d’écouter des gens qui vont nous dire des choses qu’on ne sait pas ou qu’on ne veut pas entendre. Par exemple, les aînés, les jeunes, sans oublier personne. C’est ensuite d’avoir un caractère collégial c’est-à-dire voir plus large et pas simplement chez nous.

Dans un synode diocésain, l’évêque signe seul les déclarations et décrets du synode. Il est tenu de les signer tels quels, il ne peut pas les transformer. « Il assume le discernement communautaire ». Il peut seulement éventuellement ne pas les signer. Si l’évêque ne les signe pas, il doit au moins en informer le président de la province ecclésiastique, et Rome. Il n’est pas dans la toute-puissance, il doit relativiser sa propre opinion.

 L’esprit du « sensus fidei »

 – La parole de Dieu

GR La souveraineté, c’est d’abord celle de la parole de Dieu. Cela suppose la recherche de ce qui est dit par l’écriture.

TR – La commission théologique souligne : il s’agit de connaître Dieu comme un ami de cœur, de même qu’un mélomane aime la musique. Vous écoutez l’homélie et vous vous dites : « oui, cela est juste ». Il y a l’Esprit Saint, et il y a les pieds sur terre. L’autorité des laïcs s’appuie sur des dons très divers, mais chacun est branché sur la vérité de Dieu.

L’église c’est la communion de la résurrection. Cela veut dire qu’il faut aussi écouter les morts ; comme il faut aussi écouter d’autres pays par exemple l’Afrique. Selon les époques s’expriment des sensibilités différentes : l’homosexualité n’est pas apparue avant le XIXe siècle. Le « sensus fidei » c’est le sens de la vérité donnée par l’Esprit Saint ». Il faut qu’il soit équilibré dans la façon d’analyser les déclarations des autres. La vérité demande la nuance.

 – La piété populaire

TR –Le « sensus fidei » implique le « sensus fidelium », le sens des fidèles. La piété populaire à une force évangélisatrice, elle a à nous apprendre : ainsi de l’Angélus dans l’expression populaire. Pie IX en 1854 avant le dogme de l’Immaculée Conception a interrogé les évêques : « est-ce une croyance du peuple » ?

GR – Une autre manifestation du Sensus fidelium est l’expression dans la piété du peuple de Dieu. Ceci est lié à : comment une culture s’approprie une façon de vivre, quelle conception de la place du pasteur dans le peuple. Voir § 124 – 126 dans Evangelium gaudium.

– L’Eglise n’est pas une démocratie

TR – L’église n’est pas une démocratie. Le « sensus fidelium » se ne se décrète pas à la majorité. Par exemple la pétition soutenue par le cardinal Burke est-elle une expression du sensus fidei, ou bien n’est-elle pas plutôt une logique de lobbys ? Nous sommes tous ministres de cette parole de Dieu. Il y a donc réciprocité. Mais attention : notre compréhension peut être influencée par nos contemporains.

GR – Donc :

  • L’autorité doctrinale dans l’Eglise doit honorer son caractère communautaire
  • L’ordination est une « mise à part » non par la propriété du ministère, mais exercé avec la participation de toute la communauté. Il est lié aux fidèles dans l’interdépendance.
  • Le ministère doit être exercé sur un mode personnel, collégial, communautaire. Il y a trois pôles c’est une triade : un / quelques-uns (selon les cas, les anciens, les saints, les théologiens…) / l’assemblée.

– Dialogue et charité

GR – Cela renvoie aussi à des pratiques : le dialogue, la charité et l’amour. Le sensus fidei ne pourra pas être enfermé dans du juridique. Il suppose dialogue et charité.

TRC’est Dieu qui nous a aimé. Dans la communauté, la foi est fondée sur l’amour, la charité, qui sont absolument nécessaires pour une foi vécue. Sinon le « sensus fidei » s’obscurcit.

 Comment alors exercer le discernement ? Quand quelqu’un ou un groupe peut-il prétendre traduire le sensus fidei?

Comment faire appel à l’Esprit Saint ? pour François c’est :

  • Être milieu du peuple de Dieu, sentir l’odeur des brebis.
  • Au quotidien quand l’Évangile trouve une expression adéquate dans une culture.
  • Dans la proximité des pauvres.

TR – La commission théologique constate qu’il y a des efforts à faire des deux côtés : des actions adaptées à ouvrir :

  • du côté des fidèles : mieux comprendre l’enseignement
  • du côté du magistère : faut-il reformuler ?

De toute façon il est nécessaire d’avoir une écoute profonde et intelligente. Un évêque doit apprendre, pour devenir un meilleur enseignant. Une attitude d’écoute, du cœur, et de l’esprit. Une con-spiration (respiration commune) entre l’évêque et le peuple. Les baptisés ont le droit d’être entendus, mais d’une façon différente d’un droit de vote.

GR – Retenons la triade, et la conversation entre ces polarités. Il s’agit de favoriser l’expression de la voix de tous les fidèles : s’ils ne le peuvent, ils prendront d’autres voies. Attention : comment entendre la voix des sans-voix ? L’écoute du peuple de Dieu suppose :

  • Discernement – durée – universalité
  • Se mettre à l’abri des pressions de l’opinion
  • Être soumis à la parole de Dieu, loin de nos propres opinions.

Le mot de la fin appartient à Timothy Radcliffe : « Comment préparer un coq au vin ? »

Le sens vrai se découvre dans un processus : lequel ? Regardez ce processus  par exemple : « Comment préparer un coq au vin ? » La recette du coq au vin peut entraîner des débats nombreux. La vie de la communauté peut se diviser. Alors les théologiens vont étudier ce que dit le peuple, l’analyser, puis proposer la « recette officielle ». Enfin vient la réception par le peuple.

…Et par la suite, la recette pourra encore se modifier…

 

Intégralité de la conférence via un panneau des vidéos ici.

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