« Pas de paix durable tant qu’il y a un mur ». Le témoignage du poète Ziad Medoukh

Après un voyage éprouvant (quatre jours de contrôle, d’attente et d’humiliations aux check-points égyptiens), Ziad Medoukh était à Paris le 22 novembre pour recevoir un prix de poésie francophone. Puis, après avoir été accueilli dans diverses universités en Suisse, en Belgique et en France, il a souhaité consacrer une soirée à la communauté de Saint-Merry, pour compléter par des contacts humains les rencontres par Skype que nous organisons régulièrement avec ses étudiants. Une trentaine de personnes l’ont reçu vendredi 2 décembre pour un échange impromptu et riche.
Voici l’essentiel de son récit.

Gaza – Soutien psychologique aux enfants traumatisés

La bande de Gaza est une petite terre de 41 km de long sur 6 à 12 km de large, entourée au nord et à l’est par Israël et au sud par l’Egypte, et coupée de la Cisjordanie. Elle compte 2 millions d’habitants (dont 67% de moins de vingt ans) répartis entre citoyens d’origine et réfugiés (70 % de la population regroupée dans sept camps jouxtant les grandes villes). Depuis 10 ans, Gaza subit un blocus quasi total ; les Israéliens ferment les rares passages vers l’extérieur au moindre prétexte et sans prévenir. Le passage égyptien n’ouvre que trois ou quatre jours par mois pour les étudiants et les malades. Christophe Denantes, médecin anesthésiste, se rend environ trois fois par an à Gaza pour soigner et former une équipe palestinienne de soignants… On l’appelle là-bas le petit Gazaoui !

Il ne reste aux Palestiniens que 11 % du territoire qu’ils avaient en 1967. 240 barrages militaires entravent la circulation. A Gaza, le taux de pauvreté est de 39 %. Les secteurs de la pêche et de l’agriculture vivent au ralenti ; 95 % des usines ont été démolies lors des agressions israéliennes et celles qui restent manquent de pièces de rechange. La zone côtière est trop réduite pour satisfaire la demande de poisson. S’il n’y a pas de crise alimentaire, c’est grâce à l’aide distribuée à 30% de la population par l’UNWRA, l’agence de l’ONU chargée des réfugiés palestiniens. Mais les pénuries sont nombreuses (Israël, qui dresse la liste des produits auxquels les Gazaouis ont droit, peut la changer à tout moment). Les manques s’aggravent du fait que presque tous les tunnels avec l’Egypte, par où transitaient les marchandises, ont été détruits depuis l’arrivée au pouvoir du général Sissi, sous la coupe des Américains et des Israéliens.

A propos des conflits de 2009, 2012 et surtout 2014 – qui dura 50 jours et a fait 2 200 morts (65 % de civils dont 550 enfants) –, l’ONU et les organisations internationales parlent de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Une plainte est en cours d’examen à la Cour pénale internationale.

Les perspectives. Malgré les promesses internationales, la reconstruction de Gaza est au point mort. 60 000 personnes vivent dans des caravanes insalubres à côté de leurs maisons démolies. Il y a des morts tous les jours : pêcheurs, paysans, etc. ; l’armée israélienne peut bombarder partout à n’importe quel moment. Les Gazaouis sont en attente d’une solution politique : « Pas de paix juste et durable tant qu’il y a un mur, la colonisation, les barrages et le blocus à Gaza », dit Ziad. Malgré l’absence d’avenir, les habitants montrent une grande force d’adaptation. L’unique centrale électrique de Gaza a été bombardée ; quand il y a du courant la nuit, tout le monde se lève pour vaquer à ses occupations. Les habitants développent des coopératives agricoles et de petites structures adaptées au contexte. Les Palestiniens ont la culture de la patience, de la paix, de la non-violence, rappelle Ziad. « Ils espèrent la paix depuis 70 ans, mais ils n’ont pas de haine ». Du côté israélien, les pacifistes sont de moins en moins nombreux, inquiétés par les autorités tandis que la société israélienne bascule de plus en plus vers l’extrême-droite.

L’éducation. Elle a toujours été une priorité pour les Palestiniens. Le taux de scolarité est très élevé (92 % y compris à Gaza malgré la destruction partielle de 50 écoles et 5 universités).

Gaza : Ziad et les enfants au Cntre pour la paix

Gaza compte 150 000 étudiants, surtout des filles car, à cause du taux de chômage qui atteint 60 % chez les jeunes, les garçons préfèrent travailler quand l’opportunité se présente. Autre signe d’adaptation, le département de français, en coordination avec le Centre de la Paix – fondé par Ziad pour diffuser les principes de démocratie, de tolérance, de droits humains, de résistance non violente et d’autosuffisance selon les principes de Gandhi -, anime un atelier de soutien psychologique aux enfants traumatisés par la guerre. Des spécialistes et des étudiants bénévoles proposent aux enfants des séances de chant, d’art plastique, d’expression orale et corporelle, etc. Ce soutien fait partie d’un module d’initiation à la vie sociale commun à l’Université et au Centre de la Paix, de même que l’aide aux paysans pendant les récoltes et aux petits entrepreneurs.

BDS. Abandonnés par la communauté internationale, les Palestiniens comptent davantage sur les sociétés civiles que sur les gouvernants du monde. Ils se sentent notamment plus proches des Européens que des Américains. La campagne internationale BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) est une action citoyenne initiée par la société civile palestinienne en 2005. Elle est très soutenue dans le monde par les associations et les particuliers, mais peu par les partis palestiniens. Vu de Gaza, le boycott est plus une affaire internationale que nationale : « On n’a pas le choix, dit Ziad, nous sommes quasiment obligés d’acheter des produits israéliens ! Et le Hamas comme l’Autorité palestinienne perçoivent des taxes sur les marchandises ». Les accords d’Oslo ont été une défaite pour les Palestiniens, car ils ont surtout permis à Israël de profiter des avantages de l’occupation sans en subir les inconvénients.

Ce qui manque surtout à Gaza c’est l’ouverture, la possibilité de se déplacer à l’extérieur. Pour garder le contact avec la Cisjordanie, on échange par Internet et on se rencontre physiquement… à l’étranger (ainsi, à Paris, Ziad a retrouvé un ami d’enfance qui habite pourtant à 30 km de chez lui, mais en Cisjordanie !).

Pour Ziad, les deux pouvoirs (Hamas et Autorité palestinienne) sont illégitimes. Les Palestiniens sont trahis par leurs dirigeants dont le clientélisme et la corruption ont produit et entretiennent la division.

Le printemps arabe a été un échec (sauf en Tunisie). « Les conséquences sont graves pour nous car nous en attendions beaucoup. Les Palestiniens ne comptent plus sur les pays arabes, dont les régimes sont pro américains mais les populations pro palestiniennes, et qui se préoccupent plus d’eux-mêmes que de la cause palestinienne (sauf en parole) ». Interrogé sur « l’Intifada des couteaux » lancée en 2005 et qui se solde par la mort de 320 jeunes palestiniens et de 29 soldats et colons israéliens, il explique qu’il s’agit d’un soulèvement populaire de jeunes qui préfèrent mourir martyrs des mains de l’ennemi plutôt que de celles des policiers palestiniens. Il n’y a plus d’unité nationale pour encadrer l’Intifada comme lors de la première (« Intifada des pierres ») et la deuxième (Intifada armée, 2000-2005).

Chrétiens.  A Gaza ils sont environ 3 000. Très bien intégrés, ils se sentent palestiniens comme les autres. Lorsqu’une une mosquée a été détruite, l’appel à la prière s’est fait dans l’église d’à côté (il y a la même solidarité en Cisjordanie et à Jérusalem-Est).

Ziad insiste sur le besoin de garder le contact avec les étudiants, d’entendre leurs témoignages. La plupart des jeunes de Gaza veulent rester au pays (surtout les filles). S’ils apprennent le français (plus qu’en Cisjordanie), c’est que c’est pour eux la langue de la liberté, de la culture, de l’échange, de la paix.

Il conclut : « J’aime mon pays, j’aime ma terre, j’aime Gaza et je ne peux pas m’en éloigner trop longtemps ! » Il est prêt de nouveau à passer trois jours pour sortir de Gaza et trois jours pour y revenir, en plus des mois d’attente administrative. « C’est dur mais c’est mon choix ».

 

Propos recueillis par Françoise Gaudeul et Christophe Denantes

 

 

 

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