Cincinnati (U.S.A.), juin 2020, Protestation contre les violences policières. Photo by Julian Wan on Unsplash

8 minutes 46

La mort de l’afro-américain George Floyd, étouffé par un policier sur un trottoir de Minneapolis, a enflammé les États-Unis. Un énième crime raciste qui réveille les fantômes d’une longue et violente histoire. La chronique d’Alain Cabantous

Chacun de nous le sait. C’est le temps qui s’est écoulé, le 26 mai dernier entre l’interpellation de l’afro-américain George Floyd, sur un trottoir de Minneapolis, et son décès par asphyxie. Soupçonné d’avoir voulu écouler un faux billet de $20, il fut retenu à terre par un policier qui, en une sorte de « déshumanisation de l’autre » (Christian Delage), a pressé, jusqu’à la mort, son genou sur le cou de la victime sous le regard impuissant des passants tenus à distance par trois autres membres du service d’ordre. L’inculpation d’homicide involontaire vient d’être requalifiée en meurtre sans préméditation. Sans préméditation personnelle peut-être mais avec préméditation structurelle et culturelle sûrement.

Washington, 3 juin 2020, Manifestation après la mort de George Floyd. Photo by Koshu Kunii on Unsplash

Il n’est que de se reporter aux déclarations toujours aussi lamentables que haineuses de D. Trump face à la flambée de violences qui traversent les grandes villes du pays depuis cet événement tragique. Après Minneapolis, Los Angeles, Miami, New-York, Houston, Washington s’embrasent. Affrontements nocturnes, rassemblements monstres pillages et incendies accompagnent inlassablement les manifestations qui éclatent régulièrement, de Ferguson en 2014 à Charlotteville en 2017, après les exactions criminelles, policières ou non, perpétrées à l’encontre d’un afro-américain. En fait, ce ne sont que les marques tragiques d’une longue et violente histoire puisque la ségrégation et le racisme étasunien sont aussi vieux que l’esclavage américain.

Des premiers Africains arrivés dans les plantations de Virginie en 1619 aux 750 000 Noirs recensés au lendemain de la guerre d’Indépendance (1783), tous quasiment sont des esclaves. Si l’abolition de la traite intervient en 1808, il faut attendre le lendemain de la guerre de Sécession en 1865 pour que soit voté le 13e amendement qui interdit l’esclavage. Mais que valait cette liberté sans droits politiques, sans perspective économique ? Le président Johnson, successeur de Lincoln, déclarait alors « Est-il raisonnable de penser que les quatre millions d’esclaves qui viennent juste de passer de la servitude à la liberté possèdent les qualifications nécessaires qui leur donnent titre aux privilèges et aux immunités de citoyens des États-Unis ». C’était bien l’avis d’une bonne partie de la société blanche du pays spécialement dans les états du sud qui, en maintenant les structures de l’économie de plantation, multiplièrent les lois ségrégatives, de l’interdiction de posséder des terres au Mississipi à celle d’exercer un certain nombre de métiers en Caroline du sud jusqu’à la clause du grand-père en Louisiane (qui supprimait le droit de vote pour ceux dont l’aïeul ne votait pas). Mais la ségrégation, officiellement reconnue par la Cour suprême ne semblait pas encore suffisante. Sous l’égide du Ku Klux Klan ou de bandes armées, beaucoup entendaient affirmer la domination blanche par la terreur. On ne compte pas moins de 3 600 Noirs victimes de lynchage entre 1866 et 1875.

Los Angeles (U.S.A.), Manifestation contre les violences policières après la mort de George Floyd. Photo by Mike Von on Unsplash

Cette situation qui s’aggrave dans le sud à la fin du XIXe siècle favorisa les grands mouvements migratoires d’une bonne partie d’entre eux vers les villes du Nord-est, du Midwest puis, après 1940, surtout à Seattle, Portland ou San Francisco. Devenus travailleurs d’industrie, contraints de créer difficilement leurs propres syndicats, ils occupaient des quartiers spécifiques comme South Side à Chicago ou Harlem à New-York, rapidement devenus des ghettos. Ainsi, d’une manière ou d’une autre, la population noire est restée longtemps en marge de la société américaine. C’est donc bien la ségrégation qui fit le lit de la violence. « Que les Noirs respectent les droits de la race blanche là où ils ont été autorisés à vivre » était plus qu’un slogan, c’était une mise en œuvre meurtrière. En réponse, les émeutes (Chicago, Omaha) reprirent de plus belle après 1918-1920. Elles s’exacerbèrent encore lors de la Seconde Guerre mondiale notamment en 1943 à Harlem ou plus encore à Détroit en août de la même année où une bataille rangée entre Blancs et Noirs fit trente-quatre morts et cinq cents blessés en deux jours. Lors des flambées de 1965-1968, on compta deux cent cinquante décès et plus de huit mille blessés.

Minneapolis (U.S.A.), juin 2020. Photo by Josh Hild on Unsplash

La déségrégation entamée après 1948 s’instaura très lentement et très inégalement dans l’éducation, l’armée, les lieux publics de sociabilité, églises comprises, ou les quartiers résidentiels blancs longtemps interdits aux « negroes » ? Aujourd’hui encore les inégalités économiques, sociales, sanitaires, la déshérence de villes entières sont flagrantes entre les communautés. Les quarante millions d’Afro-américains (soit 12 % des habitants) ont trois fois plus de risque de se faire tuer par la police que le reste de la population !!! Comment vraiment s’étonner de ce qui surgit périodiquement ? L’entretien simultané de rancœurs fortes ou de frustrations réitérées mais aussi la présence tapie d’une haine attisée par une histoire revisitée, le tout au sein d’une société déjà ultra-violente, maintiennent chez certains le goût de la revanche comme celui de réaffirmer une domination perdue. Ils bénéficient encore à ce jour du soutien sans vergogne du temporaire locataire de la Maison Blanche.

Alain Cabantous

2 commentaires

  • Merci Alain pour ton descriptif historique de la présence continue de la haine contre les noirs aux USA et ailleurs. Le demi engagement de citoyens blancs américains, parfois même leur estime pour un ami noir n’arrivent pas à bout d’un sentiment latent de supériorité des blancs, et de l’ignorance de la vie quotidienne des noirs.
    Ignorance un peu comme la nôtre peut-être pour ce qu’il en est dans les “quartiers” comme on dit.
    Hier soir, en quête d’un documentaire en replay, j’ai découvert : “Je ne suis pas votre nègre” de Raoul Peck. Commentaire à partir de la prose incisive de James Baldwin sur la question raciale aux USA. On ne sort pas indemne d’un tel document. Mais devrions-nous sortir indemne de ce problème et de beaucoup d’autres? Sûrement pas: les crises gigantesques qui nous assaillent ne peuvent-elles pas devenir un moment favorable pour réfléchir, changer certaines choses dans nos vies….
    Circule avec inquiétude actuellement sous forme de questionnement ce qu’il devrait en être du” monde d’après”. Cette question présente au centre pastoral saint Merry peut rester vivante entre nous seulement si nous sommes en collaboration avec hommes et femmes qui partout se la posent avec angoisse. Invitation : “Aller aux périphéries”. (pape François)

  • J’ajoute le Civil Rights Act en 1964* qui mit fin à la ségrégation dans les lieux publics et bannit la discrimination dans le travail et l’emploi sur la base de la race, couleur, religion, sexe ou origine nationale. Ce ne fut pas rien dans les Etats du Sud (Louisiane où j’ai vécu en 1966-67, Texas, Alabama, Mississipi…) ! Mais le chemin est long partout dans le monde, vers une vraie fraternité… “there is a long way before going to die” avait déclaré John F. Kennedy (peu de mois avant sa propre mort par assassinat…)
    * Peu après l’assassinat du pasteur Martin Luther King et celui de JFK !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.