Lors d’une intervention récente, le président de la République a cité le  « modèle Amish » comme un exemple à ne pas suivre face aux défis écologiques de la modernité. Référence hasardeuse ou inappropriée ?
La chronique d’Alain Cabantous


Le 14 septembre dernier, devant les interrogations légitimes relatives à la 5G, le président de la République s’est laissé aller à une confidence critique : «  Je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine », pensant ainsi renvoyer plusieurs élus « verts » au temps de la lampe à huile et de la marine à voile. À y regarder de près, n’est pas Amish qui veut et leurs communautés, jusqu’à preuve du contraire, ne s’érigent ni en modèle ni même en témoignage.

Les Amish constituent l’un des courants de l’anabaptisme. Né à Zurich en 1525 lors des premières années de la Réforme protestante, il se distingua au moins par le refus du baptême des enfants dont n’existe aucune justification dans l’Écriture. Assez vite plusieurs branches prirent naissance. L’une, violente autour de Thomas Müntzer et de la sanglante guerre des Paysans puis avec Jean de Leyde ; l’autre, pacifique, prônée par Menno Simons qui avait quitté l’Église catholique en 1536. Ce refus affiché de la violence valut à ses adeptes moult persécutions et migrations entre la Suisse, l’Alsace et l’Allemagne. À la fin du XVIIe siècle, plusieurs groupes venus de Berne sous la direction de Jacob Amann s’installèrent à Sainte-Marie-aux-Mines et exigèrent de leurs coreligionnaires davantage de rigueur dans les comportements sociaux et l’habillement. Et les 340 000 Amish d’aujourd’hui sont les héritiers de ces familles qui migrèrent dans les colonies anglaises après 1770 puis aux États-Unis pour s’installer notamment dans l’Ohio, en Pennsylvanie ou en Indiana.

Photo by Randy Fath on Unsplash

Presque exclusivement établies dans les campagnes et ancrées dans le rejet des usages de la « modernité » (de l’électricité au téléphone portable ), les communautés obéissent à une règle de vie, l’Ordnung, basée sur la simplicité,  la discrétion, le pacifisme, donc sur le refus de porter les armes mais aussi sur celui de prêter serment ou de remplir des charges publiques au nom de la séparation entre Églises et État. Exigences éthiques qui ne vont pas sans poser quelques problèmes. Dans un article récent (Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°75, 2004), Fabienne Randaxhe s’interrogeait sur de possibles contradictions auxquelles devaient faire face les Amish :  « Comment », écrivait-elle, « être amish, adepte de la non-résistance, quand l’Amérique en guerre lève des armées ? Comment être amish et porter un casque de sécurité sur les chantiers quand l’Ordnung commande le port du chapeau traditionnel de feutre noir ou de paille ? Comment être amish et envoyer ses enfants au lycée quand l’éducation doit, selon la tradition, s’arrêter en troisième et s’effectuer dans des petites écoles à classe unique ? Peut-on être amish, ne reconnaître que la solidarité communautaire, et cotiser au système de sécurité sociale national ? Ou encore, peut-on être amish et accrocher sur le buggy traditionnel et emblématique de l’identité du groupe le triangle réglementaire Slow-moving Vehicle ? ».

Pour autant, subsistent quelques accommodements. En cas d’extrême urgence, l’usage d’une cabine téléphonique est possible de même que l’auto-stop ou les voyages en bus. En outre, chaque jeune, entre 14 et 16 ans, se voit proposer une période de réflexion, le rumspringa, au terme de laquelle il peut choisir d’être baptisé donc d’adhérer pleinement à la communauté ou de la quitter. En réalité, peu franchissent le pas face aux difficultés d’adaptation à l’autre monde. Les Amish ne sont donc pas en voie d’extinction et la taille des familles, avec sept enfants en moyenne, leur permet même d’envisager l’avenir démographique très positivement. Pourtant, vu de l’extérieur, quelques remarques troublantes émergent.

Photo by Randy Fath on Unsplash

Pourquoi le monde s’est-il figé quasi définitivement pour eux à la fin du XVIIe siècle et pas avant alors qu’ils avaient jusqu’alors plus ou moins suivi « le mouvement » ? Qui plus est, leur résistance farouche et revendiquée, leur défense conservatoire permanente face à la pression de la société, américaine qui plus est, leur rigueur calme devant l’encerclement sont si impressionnantes qu’elles devraient nous interroger pêle-mêle sur notre rapport au temps, donc à l’histoire, sur la tolérance chrétienne, sur la protection contraignante comme sur notre soumission parfois irréfléchie et passive aux technologies dites de progrès. 

Harrison Ford dans Witness de Peter Weir (1985)

Sans aller jusqu’à souhaiter vivre comme jadis – d’ailleurs le pourrions-nous ? – pourquoi, à cette occasion, ne pas adhérer à cette réflexion de l’un des héros du dernier livre d’Erri de Luca : « Pour moi, la modernité consiste dans une utilisation méfiante de [ses] objets, non dans l’enthousiasme puéril pour le dernier modèle » ? (Impossible, tr.fr. Gallimard, 2020)

Alain Cabantous


Et si vous ne l’avez pas encore vu, regardez le beau film de Peter Weir, Witness (1985) auquel d’ailleurs aucun Amish n’a voulu participer.

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