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Après… Et tout s’est arrêté

Un rêve, un beau rêve, celui de Pierre-Alain Lejeune, pr^tre à Bordeaux, que je fais mien sans aucune réticence (1)Et après : à lire iciOn pourrait aussi dire « utopie ». La fonction de celle-ci n’est pas de nous procurer un modèle prêt à porter que nous devrions réaliser à toute force. L’utopie nous indique plutôt une direction vers laquelle nous diriger en nous efforçant de réduire le plus possible la distance entre le modèle et la réalisation qui ne peut qu’être bien loin du modèle, tout simplement parce que l’humanité est bien loin de la perfection.
Pour résumer d’un mot, c’est à un monde convivial que Pierre Alain Lejeune nous invite. Qu’est ce qui peut nous en rapprocher ?

Avant de tenter de répondre à la question il serait bon d’avoir quelque idée de ce que seront les conditions matérielles du monde de l’après. Les interrogations sont plus nombreuses que les certitudes.

Il faut cependant que nous soyons bien conscients que l’après covid sera un monde sinistré. Notre pays se sera appauvri dans un monde lui-même appauvri. La France (et l’Europe) restera un pays riche, mais sensiblement moins riche. La situation, toutes proportions gardées pourrait s’apparenter à celle de l’après 2eguerre mondiale. Avec deux différences fondamentales.

Contrairement à 1945, nos infrastructures sont intactes. En revanche, dans un monde globalement atteint, nous n’avons aucune aide extérieure à attendre. Nous ne bénéficierons pas d’un nouveau plan Marshall ; c’est plutôt nous européens qui devrons venir en aide à l’Afrique notamment.

Sans compter les entreprises qui ne résisteront pas à la crise sanitaire, notre économie sera durablement affaiblie par le sinistre qui atteindra le secteur du tourisme (plus de 7% de notre PIB en 2015). Et ce n’est pas demain que nous verrons de nouveau les riches chinois venir faire leurs emplettes aux Champs Elysées

En supposant que le niveau de notre PIB soit ramené à ce qu’il était en 1970 (probablement très exagéré) nous pourrions nous dire en première approximation que ce ne serait pas bien dramatique ; en 1970 nous étions déjà très riches et nous ne vivions pas si mal !

Trois grands défis à relever

Mais en 1970, nous étions moins nombreux (50 millions contre près de 65 actuellement) ; depuis 1970, le nombre des retraités n’a pas cessé de croitre, tandis que la population active est restée à peu près stable.  La structure de nos consommations était très différente de ce qu’elle est devenue. En 1970, Internet n’existait pas, les ordinateurs étaient de grosses machines utilisées exclusivement par les grandes organisations, les smartphones n’existaient pas et avoir le téléphone était, si non un signe extérieur de richesse, tout au moins l’indice d’une certaine aisance. Actuellement, ne pas avoir de portable fait de vous un exclu. Les voyages en avion n’étaient pas encore un produit de consommation courante. Nous mangions un peu moins de viande (sans doute déjà beaucoup trop) qu’actuellement.

En 1970, il y avait moins de 500 000 chômeurs et la société était moins inégalitaire. Les revenus élevés étaient restés dans des limites moins indécentes qu’actuellement. René DUMONT et le club de Rome avaient alerté sur la santé de la planète, mais n’avaient guère été pris au sérieux. Nous vivions encore dans l’illusion de la croissance bienfaisante et infinie et c’est peut-être la différence décisive avec les mentalités contemporaines en proie au doute et à un catastrophisme qui n’est pas toujours « éclairé ». 

Etre l’un des pays les plus riches du monde ne garantit pas la justice sociale, mais une régression risque d’accentuer les injustices. La religion du PIB, toujours plus de PIB, était illusoire. Mais avoir des hôpitaux mieux équipés, des services publics plus efficaces, des enseignants mieux rémunérés, ne peut se faire qu’à partir du PIB.

Au lendemain du déconfinement, nous aurons trois grands défis à relever, toujours les mêmes qu’avant, mais dans un contexte bouleversé et plein d’inconnues :
1 Le dérèglement climatique
2 Les atteintes à la biodiversité et la dégradation des sols
3 La cohésion sociale et la lutte contre l’exclusion

Quelles mesures préconiser ?

Une inconnue de taille : quel sera le rôle de l’Europe ? La double fracture dont elle souffre (fracture nord-sud entre les fourmis et les cigales, fracture est-ouest entre les démocrates libéraux et les nationalistes autoritaires) ne permet pas un grand optimisme. Ce serait pourtant à l’échelle d’une Europe fédérale que des actions efficaces pourraient être menées.

Autre inconnue : quels seront les effets de l’endettement massif des Etats, quelle que soit la complaisance de la BCE ? Il faudra bien un jour se souvenir qu’il n’est pas possible de distribuer durablement plus que l’on ne produit. L’atterrissage risquera d’être rude.

Bien sûr, il est légitime d’estimer qu’il serait (sera) imbécile et criminel de reprendre la fabrication et la mise en circulation de voitures à moteur thermique, d’airbus et de navires de croisière. 
Mais que fait-on des salariés de PSA, d’Airbus industrie, des chantiers de Saint-Nazaire ? Peut-on interdire à Total de poursuivre toutes activités de prospection et d’extraction d’hydrocarbures ? Que dire de notre industrie de l’armement ? Peut-on interdire du jour au lendemain l’utilisation des pesticides et du glyphosate ?
Pour avoir pris beaucoup trop tardivement conscience des problèmes, nous sommes pris dans des contradictions inextricables.

Cependant, quelques mesures possibles (dont certaines n’ont aucune chance d’être adoptées dans le contexte politique actuel).

Il ne faut d’abord pas sous évaluer l’impact des comportements individuels. L’efficacité mécanique est modeste, mais la généralisation de quelques gestes « civiques » constituerait pour les pouvoirs publics un encouragement à prendre des mesures plus générales.
Il s’agirait de manger moins de viande, de nous demander ce qui parmi nos consommations relève du superflu (ce qui va à l’encontre de la mentalité dominante pour qui consommer équivaut à se comporter en bienfaiteur de l’humanité).
Nous sommes en train de prendre l’habitude de considérer celui que nous rencontrons comme un danger de contagion.  Nous devrons bien vite nous débarrasser de ce réflexe et voir en celui que nous rencontrons un frère dont nous sommes invités à prendre soin éventuellement. 

Restreindre de façon drastique les autorisations d’ouverture des commerces le dimanche (aucune chance d’être entendu).

Ressusciter un organisme de concertation inspiré de feu le Commissariat au plan, afin que les décisions d’ordre économique soient prises après examen des incidences environnementales et sociales. Un tel organisme nous aurait peut-être évité la crise des gilets jaunes.  

Revenir à une taxe carbone qui serait compensée par une baisse de la TVA sur les produits de première nécessité et par des mesures en faveur des territoires en difficulté.

Interdire, ou au moins limiter de façon drastique les liaisons aériennes internes. Augmenter la taxe sur les billets d ‘avion.

Mettre les « riches » à contribution. Il ne doit pas s’agir de les « punir » mais de leur demander leur contribution (ne devrait-on pas employer le terme contribution de préférence à impôt ?) à l’amélioration des rémunérations et des conditions de travail de ceux qui ont fait fonctionner le pays pendant le confinement : les aides soignantes, le personnel des EHPAD, les boulangers, les salariés de l’agro alimentaire, le personnel du nettoiement, les chauffeurs livreurs et d’autres… Je ne serais pas favorable à un retour à l’ISF qui fait figure d’épouvantail, mais à une augmentation des droits de succession ainsi qu’à la suppression des niches fiscales de l’IR.

Rappeler au Président de la République l’une de ses promesses électorales : personne ne doit plus en être réduit à dormir dans la rue. Ce doit être possible en réquisitionnant et en aménageant des locaux vides. Ce devrait être une dépense prioritaire.

Faut-il sanctionner les médecins qui refusent de recevoir les patients allocataires de la CMA ? Ne serait-il pas plus intelligent d’allouer aux récalcitrants un quota d’allocataires en les priant instamment de les recevoir et de les soigner avec dévouement en référence au serment d’Hippocrate ? Et n’utiliser l’arme de la sanction qu’en tout dernier ressort.

Lutter contre l’artificialisation des sols. Revoir nos conceptions de l’urbanisme avec le développement de périphéries pavillonnaires, en se montrant très restrictifs dans l’octroi de permis de construire sur des terrains qui ne seraient pas déjà bétonnés. Une mesure qui serait très impopulaire… 

Taxer très lourdement la publicité qui représente un immense gaspillage et contribue à susciter de désirs et à nous les faire prendre pour des besoins. 

Examiner les demandes d’asile avec plus de bienveillance et traiter humainement les déboutés. 

Nécessité d’une réflexion attentive sur les auto-entrepreneurs et les travailleurs ubérisés, en vue de leur assurer des rémunérations convenables, une protection sociale et de leur permettre d’échapper à la précarité.

Quant à la mesure phare préconisée par le pape François, l’allocation universelle, je n’y suis pas favorable. Se résoudre à l ‘allocation universelle signifie que l’on a renoncé à éliminer le chômage. C’est en quelque sorte une solution de facilité. Il est plus facile de distribuer une allocation que de créer des emplois. Je préfère de beaucoup le projet « Zéro chômeur » conçu par ATD. L’expérimentation en a été initiée à partir de janvier 2017 sur dix territoires. Elle ne coute rien aux finances publiques, permet d’accéder à un emploi en CDI et à temps choisi à des chômeurs de longue durée. Ils sont employés à des travaux d’utilité sociale, non concurrentiels avec le secteur marchand. Le 20 février 2020, le gouvernement a décidé d’étendre l’expérimentation à de nouveaux territoires, mais sans en préciser le calendrier.  

Après cet inventaire à la Prévert, nous devons être bien convaincus que rien ne se fera de solide et durable sans un changement des mentalités.

Robert Picard

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