Bible Ouverte ?

Dans les présentations, faites par le journal La Croix, de la nouvelle traduction des onze premiers chapitres de la Bible par Marc-Alain Ouaknin, rabbin et philosophe, « La Genèse de la Genèse illustrée par l’abstraction », commencée il y a trente ans, il est précisé que cette traduction dialogue avec les œuvres de peintres modernes et contemporains. Pour lui en effet foi et savoir sont intimement liés et judaïsme et christianisme font face à un défi similaire : « Le croyant a pour rôle de libérer l’infini du divin que l’on a enfermé dans le corps du texte ou dans celui du Christ ». Il s’agit, dit-il, de garder à l’esprit qu’il y a dans chaque mot un oiseau aux ailes repliées qui attend le souffle du lecteur. René Char le dit autrement : « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux ».

Donc, si nous voulons savoir ce qu’ils disent de nous encore faut-il que nous nous mettions à leur écoute. « Ecoute, » שמע, shma, en hébreu, maître mot de la Bible selon Dominique de la Maisonneuve dans son cours d’hébreu à l’Ecole Cathédrale en 2006. J’ajoute, maître mot de Sigmund Freud puisqu’il a eu l’idée d’écouter des femmes qu’avant lui l’on enfermait, sans les entendre, en les qualifiant d’hystériques. M-A Ouaknin, en associant cette nouvelle traduction à des oeuvres abstraites précise qu’il s’agit de réussir à s’abstraire devant toute œuvre, figurative ou non, de l’immédiateté de la pulsion de compréhension, réussir à se délivrer d’automatismes de pensée et de notre manière de sentir et percevoir le monde, l’art, selon Paul Klee, ne reproduisant pas mais rendant visible… Pour lui il s’agit donc de garder le texte, sacré ou littéraire, vivant et d’en proposer encore et toujours des sens nouveaux, hidoush, חידוש, renouvellementen hébreu. Cette conception s’applique aussi à la parole de tout être humain et j’en propose ici un exemple donné par la pratique psychanalytique.

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Rose a une vingtaine d’années quand elle consulte un psychanalyste. Elle a déjà connu l’enfermement dans des centres psychiatriques. Cela fait plusieurs années qu’elle vit une vie d’enfer depuis que, se regardant dans le miroir, elle a vu le diable et s’est identifiée à lui. Si elle en parle à ses parents, ou à son psychiatre, ils la font hospitaliser. Il lui a été dit qu’un psychanalyste, lui, chercherait à comprendre avec elle. Elle a quelques mois pour cela ayant programmé son suicide pour la prochaine date de Pâques. Cette date fatidique approchant son psychanalyste lui demande si elle est sûre de cette identification diabolique ? Avec un sourire elle répond : « Oui à 99,99 pour cent ! ». L’analyste lui dit alors : « Mais il y a donc une possibilité, très faible certes, pour que vous vous suicidiez inutilement ? » Rose est agitée de quelques tremblements et, lors de la rencontre suivante, elle dit qu’elle n’y comprend plus rien. Au cours des six années qui suivent elle se met à garder des enfants, reprendre des études, découvre qu’elle a l’oreille absolue, apprend le chant et entre dans une chorale…

Une dizaine d’années après avoir quitté son analyste, quinze ans après la première rencontre, elle lui écrit pour lui dire qu’elle est mariée, vit dans la région de ses rêves, de l’enseignement de la musique…

L’oiseau de ses mots ayant déplié ses ailes Rose a pris son envol…

Ce dépliement pourrait-il aider à bien articuler cultuel et culturel ?

Jean Jacques Bouquier ce 11 janvier 2020

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