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Christy Lee Rogers. Human

À Noël et à Pâques, la photographe américaine internationale installe ses  grandes toiles à Saint-Merry. Ses œuvres fascinantes sont souvent mises en rapport avec les peintures baroques du Caravage à cause des couleurs, du jeu de la lumière sur les vêtements et les corps, de l’opposition clair-obscur.

Étrange conjoncture artistique pour Noël à Saint-Merry : trois œuvres contemporaines aux origines différentes jouent le grand écart et partagent le registre de la beauté, de la surprise, de la joie : l’œuvre vidéo de Hugo Verlinde et Florence Tassan Toffola à la crypte, mêlant arts numériques et spiritualité ; les installations en matériaux pauvres de Paul Walker Hamy, un « inconnu » habitant le quartier ; les toiles de Christy Lee Rogers, une très grande photographe américaine de la scène mondialisée, aux très nombreuses expositions, travaillant pour les magazines ou la pub, mais peu connue en France. Tout est splendide à l’image de la décoration de cette église : une juxtaposition d’œuvres les plus diverses accumulées au long des siècles. La lumière, les couleurs y sont si fascinantes que, généralement, le visiteur va de l’une à l’autre sans interroger les sujets.

Une présence d’images mondialisées dans une église

Human, de Christy Lee Rogers, pourrait ne pas attirer l’attention tant l’exposition est discrète, deux « simples peintures » de retable, en phase avec l’esprit d’une époque d’une partie du bâtiment, le Baroque. Ce sont en fait deux tirages photographiques sur toile extraits d’une série récente, « Human » (2020) dont les spécificités attirent immédiatement le regard :

Christy Lee Rogers. Une insertion dans le transept

Leur positionnement dans les retables à l’entrée du chœur affirme les analogies de couleurs et de lumières  avec des œuvres des siècles passés.

Simon Vouet et Christy Lee Rogers. Rapprochement de deux peintres

 « Unbreakable » (Indestructible, ou peut-être Résilient) possède des jaunes, des rouges et des bleus qui renvoient à ceux du chef d’œuvre de Simon Vouet, de plus grand format, accroché à côté. Les ondulations presque abstraites des vêtements du cliché contemporain évoquent les habits minutieusement représentés par le grand peintre classique français.

« Riders of the light » (Les cavaliers de la lumière) est composé de trois corps de femme dont les visages surgissent de la masse de vêtements et ont les traits d’angelots, les puttis que l’on retrouve dans le tableau de Coypel, “Les pèlerins d’Emmaüs” et sont dans un style baroque que l’on retrouve dans plusieurs œuvres présentes dans l’église. La dynamique des couleurs rejoint celle des vitraux en arrière-plan.

Ces deux clichés sont dans la tonalité de la joie de Noël, mais ils sont surtout  une introduction à la grande exposition de printemps de la même artiste. Quand des évangélistes ont développé l’épisode de la Nativité, c’est en partant du mystère de Pâques, au centre de tout. Christy Lee Rogers, elle, propose une vaste série sur l’humanité, intitulée « Human », mais sans approche religieuse préalable « Mon but derrière ce travail est de questionner et de trouver la compréhension dans la folie, la tragédie, la vulnérabilité, la beauté et la puissance de l’humanité.»  Les deux expositions sont des séquences extraites d’un même vaste ensemble, produit durant le confinement, dont le sens global doit être recherché dans la manière dont l’artiste exprime son émotion, plaide pour une harmonie à construire collectivement et cherche à en donner un avant-goût. Ce sont des images très visuelles d’un autre monde possible qui tentent de séduire et y réussissent.

Des photos et non des toiles, posées à la place de toiles en restauration. Ces œuvres aux couleurs éblouissantes fonctionnent comme des pièges  visuels par leur grande complexité. Elles traduisent une vision contemporaine du Baroque : la couleur dessinant les formes,  la mise en scène sophistiquée, l’exagération des mouvements, la présence des corps féminins. Si on perd la notion de gravité terrestre, si l’on se demande si c’est du trucage, c’est à cause de la technicité qui préside à l’élaboration de l’œuvre. Ce sont des mises en scène, mais les autres œuvres n’en sont pas moins tel le tableau de Simon Vouet avec sa composition, ses conventions et ses personnages, saint Pierre à côté de saint Merri et de son compagnon saint Frou, qui tiennent de l’imaginaire.

Riders of the Ligh. Une interprétation de retable

Christy Lee Rogers et l’eau

 Ces spécificités picturales tiennent principalement de la technique utilisée depuis une vingtaine d’années, que l’on pourrait placée dans la catégorie composite des photographies sous-marines. En effet, l’eau est partout présente dans l’œuvre de Christy Lee Rogers, mais ici on ne la voit pas. Parce qu’on y flotte ou que les vêtements y ondulent, l’expérience physique ou visuelle tient de l’apesanteur. Avec ses clichés, le visiteur est dans un autre monde, celui de l’air, de l’esprit. Mais dans la réalité crue, ce sont des photos de piscine prises la nuit, avec des éclairages spécifiques, non truquées ou reprises sous photoshop ! (Voir vidéo : https://youtu.be/y8Gl9A5WDU0)

Pour ce faire, l’artiste utilise les technologies les plus poussées de la photo et du cinéma, avec des équipes de techniciens et de modèles locaux. Elle ne prend pas ses clichés depuis le fond de l’eau, comme on pourrait le faire en plongée sous-marine, mais par le dessus, à partir des bords de la piscine chez elle à Nashville, à Hawaï, ou ailleurs. Elle utilise les effets de réfraction, tandis que ses modèles, habillés par ses soins, effectuent des mouvements qu’elle saisit en vidéo et photo. Elle modèle visuellement, au sens du potier ou du sculpteur, la vie et en rend compte en 2D. Elle créée l’illusion de nœuds, de l’entremêlement corps / vêtements (qui sont des secondes peaux)

Christy Lee Rogers. Scène de tournage en piscine

Il y a beaucoup d’aléatoire dans sa technique. Mais « c’est en poussant à bout que l’on crée l’espoir et la beauté à la fin » suggère-t-elle.

Originaire de Kailua, à Hawaï, en plein Pacifique, Christy Lee Rogers a été fascinée par l’eau dès son plus jeune âge : “J’aime que l’eau ait un souvenir, qu’elle se souvienne du passé. C’est de cette force vitale dont nous avons besoin pour survivre. »

Lorsque le coronavirus a frappé, Christy Lee Rogers avait déjà tourné sa série, qu’elle a ensuite nommée “Human” pendant le processus de post-production, pour proclamer la force nécessaire face à la pandémie. « A New Now » de Morag Myerscough, aux portes de Saint-Merry, est dans la même logique.

Utiliser l’eau, comme moyen et cadre, la singularise dans la photographie contemporaine. Elle est  largement publiée dans divers magazines internationaux tels que Vogue, Harper’s Bazaar ou Elle Decoration. Elle a été chargée par Apple de créer des images sous-marines avec l’iPhone 11Pro. Ses clichés ont été sélectionnés pour la saison 2013-2014 de l’Opéra Angers-Nantes en France. En 2019, elle a été élue “Photographe de l’année” aux Sony World Photography Awards et, en 2020, elle a créé l’image de couverture du calendrier Lavazza 2021 “The New Humanity », vendu au profit d’ONG.

En l’ayant choisie pour mettre son œuvre du XXIe siècle en face de l’univers baroque originaire, le Collège des Arts visuels de Saint-Merry confronte deux ouvertures au monde, celui proche, modeste, mais puissant sur le fond, de Paul Walker Hamy  et celui éblouissant de la représentation contemporaine mondiale, dominée par les images séduisantes et reproductibles de Christy Lee Rogers.

Questions de sens

Quand on regarde les multiples vidéos de Christy Lee Rogers sur son art, on ne peut que relever la force d’une stratégie de communication aussi séduisante et enthousiaste que l’artiste et ses œuvres. Elle aime mettre en avant les thèmes de la force et de la vulnérabilité, de la perte et de la beauté avec ses images éthérées, pleines de couleurs et de tissus ondulants.

Ses photos et son itinéraire sont à replacer dans la tradition américaine de la réussite personnelle mais aussi d’un message universalisant sur lequel on reviendra à l’occasion de l’exposition du printemps. « Les gens ordinaires peuvent être transformés en créatures angéliques au moindre changement de perspective, en utilisant les outils différemment et en laissant nos erreurs nous guider vers de nouvelles vérités » dit-elle dans son travail pour le calendrier Lavazza 2021.

Riders of the light

« Riders of the light ». Les corps de femmes, tels des anges, semblent s’élever dans les airs tout en regardant les hommes restés en bas, à l’instar des anges du chef-d’œuvre en bois et stuc doré, qu’est la Gloire des frères Slodtz,  ils appartiennent déjà à un autre monde. Il y a dans cette image séduisante les composantes d’une vision mystique, avant tout celle de l’art.

 Unbreakable

« Unbreakable » (Indestructible, ou peut-être Résilient) est une œuvre plus abstraite, belle et séduisante. Dans le tableau de Vouet, le tissu, le velours ne sont qu’une partie d’un ensemble bien plus grand où la vision mystique du nom de Dieu est le sujet central. On ne peut que mettre « Unbreakable » en face des œuvres à Saint-Merry en 2016, « Plis de l’esprit » de Caroline Chariot-Dayez vues à Saint-Merry, des tableaux peints par une philosophe croyante. Alors, ce n’était pas le tissu qui était le sujet, mais le pli, c’est-à-dire la double épaisseur obtenue en rabattant sur elle-même une matière souple. Par nature, le pli cache un creux d’où surgissent des jeux de lumière et d’ombre, ou suggère une intention, un geste. Avec Christy Lee Rogers, c’est le tissu avec ce qu’il cache, des jambes, des bras, qui est le sujet du cliché. C’est un hymne visuel avant tout. Un hymne artistique qui éveille l’univers du visiteur qui la découvre.

Jean Deuzèmes

                                                                                                                                         

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