La polémique enfle sur les conditions de travail dans notre  « économie de guerre ». Au droit de retrait, dans certains cas légitime, va s’ajouter la menace de la grève. Nos salariés sont trop exposés par le coronavirus. Il est du devoir des syndicats de faire entendre leur voix de manière organisée et responsable. Mais pour l’heure, la question des masques et des gants n’est pas réglée. Mieux vaut ici ne pas faire la comparaison avec l’Allemagne. Elle n’est pas à notre avantage. La France est à la peine pour produire des biens de santé primaires. Alors que les moyens sont toujours là pour exporter massivement des armes. N’est-ce pas l’indice que notre système de santé est profondément malade ?

En 1994, une conférence du philosophe Ivan Illich, intitulée « Soins médicaux pour systèmes immunitaires », aura servi de nouvelle introduction à son livre Némésis médicale, l’expropriation de la santé (Seuil, 1975). Il y revenait sur son idée que la « colonisation médicale de la vie quotidienne » (sic) a empêché de penser aux modalités du soin. Le quasi-monopole  du savoir médical a privé d’un partage des responsabilités. Il a engagé dans des structures sanitaires, sociales, économiques et politiques destructrices. L’alibi est en la prétention de combler les désirs des patients. Souvent par des thérapies qu’on a en fait suscitées. L’idée d’Illich de « contre-productivités » du système médical refait surface.  

Avec cette crise du coronavirus, la misère économique, sociale, culturelle de nos systèmes de santé se révèle au grand jour. Ils prétendaient abolir une certaine détresse. En fait, ils y ont en partie contribué.  En Occident, la poursuite du bonheur s’est rabattue cette quête prométhéenne d’une « santé à tout prix », en négligeant les soins de base et les gestes ordinaires. Comme si les systèmes de santé pouvaient laver la condition humaine de sa tragédie. Il est temps de ramener la médecine dans le champ de la participation citoyenne et de la sagesse humaine. Les systèmes de santé sont en train de dériver dans une démesure et une auto-conception humaine délirante. Or la médecine a  besoin d’une éthique de la santé publique forte, de politiques de prévention simples. Sans doute aussi d’un art de souffrir et de mourir. Qui croira encore, après la crise du coronavirus, que notre représentation et notre pratique des soins médicaux nous dispensent de réfléchir au corps, à la chair blessée, à l’âme, au « retour du tragique » (J.-M. Domenach) ?

En leur temps, les recherches d’Illich avaient mené bon nombre d’infirmières à se spécialiser en ethnologie, anthropologie, sociologie, psychologie, théologie. Toutes avaient mises en évidence cette symbolique discutable des soins institutionnels. Leurs questions furent fort mal accueillies par des hiérarques et des techniciens de la santé « purs et durs ». 

Voilà la fameuse « résilience » en actes : des professionnels de santé s’interrogeant pour ne plus devenir les agents d’une structure institutionnelle obsédée par la poursuite pathogène de soins de santé lucratifs, dans le privé et dans le public ; des patients reconnaissant que la souffrance peut être vécue, incarnée mais digne, censée, patiente ; des citoyens reprenant le contrôle de la perception, de la classification et de la décision médicale. D’authentiques Etats généraux de la santé seraient à prévoir.

En réalité, une culture de santé centrée uniquement sur le « confort » des soins et l’assurance  à tout prix procède d’une médicalisation hasardeuse, d’un professionnalisme socialement handicapant et d’un ritualisme débilitant. Ils sont générateurs de mythes, d’amnésies (par exemple de la douleur), d’anesthésie de la pensée et, finalement, d’une amoralité ambiante. 

Pour les chrétiens – si besoin en était – on peut renvoyer à l’Exhortation du pape François sur l’appel à la sainteté dans le monde : « Dieu est toujours une nouveauté, qui nous pousse à partir sans relâche et à nous déplacer vers les périphéries. Il nous conduit là où l’humanité est la plus blessée et là où les êtres humains, sous l’apparence de la superficialité et du conformisme, continuent à chercher la réponse à la question du sens de la vie » (Gaudate et exultate, 135).           

Jean-François Petit

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