Damien Pasquier-Desvignes. L'Aurore, marbre de Carrare bianco statuario. (70x70 cm h 32 cm)

Damien Pasquier-Desvignes. Une journée. L’œuvre du mardi 7 avril

L’art au temps de Pâques et du confinement face aux textes du jour. Ils ont exposé à Saint-Merry entre 2010 et 2019 et y reviennent virtuellement, par amitié. Chacun évoque à sa manière le confinement, la mise de soi hors du monde réel, l’espérance. Chaque jour de la Semaine Sainte, Jean Deuzèmes vous propose de lire une œuvre. Mardi 7 avril : cinq splendides marbres blancs de Damien Pasquier-Desvignes.

Artiste du jour : Damien Pasquier-Desvignes // Texte du jour : Ps 70 ( 3, 5a.6, 15ab.17 )

À la fin de son beau livre sur les femmes dans la Bible, Les saintes du scandale, Erri de Luca évoque une conversation avec un poète yougoslave, Ante Zemljar, condamné par les fascistes aux travaux forcés à casser des pierres pendant cinq ans. Pour résister à ses journées très dures, il s’était persuadé qu’au sein de chaque pierre à casser était enfermée une étincelle prisonnière. De ses coups, il brisait la cage et la délivrait de la matière.

Damien, lui, prend grand soin à choisir ses matériaux et à sculpter la matière. Il délivre des formes et les associe à la démarche profonde du moment, ce dont témoigne chacune de ses séries. Les questions abordées par le poète yougoslave ne lui sont pourtant pas étrangères.

Damien Pasquier-Desvignes. L’Aube

Damien qui à l’ACAT milite pour la défense des prisonniers politiques est un sculpteur sensible à la question du temps, journée ou décennie qui ont vu ses sculptures sortir de ses mains à Paris ou à Carrare.  Il lui a fallu trois ans, de 2011 à 2013, pour réaliser la série « Une journée », à la fois allégorie de la vie de l’homme et inscription dans la longue histoire de notre terre.

Damien Pasquier-Desvignes. Midi

« Le marbre qui nous a été donné, préparé par la création depuis des millions d’années , la lumière d’un bronze portent pour moi une dimension contemplative que je voudrais toujours présente dans mon travail – expression d’une action de grâce. » déclarait-il en 2010, lors d’un entretien pour Voir et Dire, à l’occasion de la première exposition de sculpture dans le claustra.

Damien aime signifier le lien entre la matière la plus dure et la spiritualité, peut-être à l’image d’un Teilhard de Chardin, en tout cas dans l’acte de création.

« Écriture, poésie, musique, peinture, sculpture, …. Créer est un don. À chacun de le refuser ou de le recevoir
Le recevoir, c’est accepter un abandon de soi-même à la vie qui va apparaître à travers une œuvre – un abandon qui n’exclut pas des choix et une volonté, des recherches et un travail continuels, je veux dire un abandon à quelque chose qui nous dépasse et s’impose à un moment
Tout a été dit, mais le dire pour notre temps avec ce que nous sommes, ce que nous vivons, ce dont nous sommes faits, que ce soit par la poésie ou avec des ordinateurs, de la mine de plomb, des fusains ou la taille du marbre, voilà notre cheminement. Il y a un engagement de tout l’être.
« Porter jusqu’à terme, puis enfanter : tout est là. » écrit Rainer Maria Rilke.
Creuser son sillon au risque de se perdre, c’est-à-dire ne pas être reçu ou entendu. Mais toujours avancer, confiants, dans l’émerveillement de la vie. 
» disait-il, en 2015, lors de la préparation de la célébration du 5e dimanche de Carême autour de  Jean 12 (24-25)

Le psaume du jour 70 (3, 5a.6, 15ab.17)  pourrait-il être les mots du sculpteur autant que de bien d’autres lecteurs ?

Fra Angelico. La Thébaïde (1420). Tempera sur bois. (73,5 x 208 cm). Musée des Offices de Florence

Sois le rocher qui m’accueille,
toujours accessible ;
tu as résolu de me sauver :
ma forteresse et mon roc, c’est toi !

Seigneur mon Dieu, tu es mon espérance,
Toi, mon soutien dès avant ma naissance,
tu m’as choisi dès le ventre de ma mère ;
tu seras ma louange toujours !

Ma bouche annonce tout le jour
tes actes de justice et de salut ;
Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse,
jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles.

Les quatre petites sculptures et la cinquième plus longue fascinent par le contraste  entre la partie taillée du bloc que le sculpteur a accentuée pour renforcer le caractère brut de la matière et les quelques petites formes simples qu’il a polies, symbolisant l’élévation spirituelle comme chez  Brancusi. Le blanc absolu du marbre est un appel  à la perfection.

Une journée, une série de cinq sculptures

Ce type de travail nécessite un grand respect du matériau. Les pièces existent par leur individualité ; elles n’appellent pas à être nécessairement rassemblées en un même endroit. Néanmoins, il y a une continuité formelle de l’une à l’autre. De trois d’entre elles se dégage une forme universelle, une figurine hiératique primitive et stylisée : l’Homme debout. Dans sa solitude ? Une transfiguration ?

* L’Aube (55×25 cm h 32 cm). Sa forme triangulaire n’est pas sans rappeler l’étymologie du titre : la pointe du jour. La figurine est petite, comme le jour, accablée par l’environnement de pierre martelée.

* L’Aurore (70×70 cm h 30 cm). Il y a de la plénitude, dans cette forme qui contient son propre socle. La forme surgit de la masse, comme une création nouvelle.

« À mon sens, ces deux marbres répondent au temps présent de Pâques et de la pandémie, douleur et espérance » affirme Damien. 

« Jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles » : le verset du psaume serait-il à mettre en exergue de ces œuvres ?

* Midi – Minuit  (35×35 cm p 17,5 cm) : sont les envers l’un de l’autre, le convexe d’un côté, lisse comme la figure d’un soleil irradiant ou d’un visage minimaliste ; le concave de l’autre, piqueté comme un ciel étoilé.

* La Fin du Jour  (150x 3/25 cm h 29 cm) : le marbre n’est plus blanc, il est veiné de gris, l’ombre s’étire, la figurine semble si menue. Mais elle est encore debout. Étrangement, sous un certain angle, c’est l’ombre qui devient humaine.

Damien Pasquier-Desvignes. La Fin du Jour vue du dessus

’’Aucune sculpture ne détrône jamais aucune autre. Une sculpture n’est pas un objet, elle est une interrogation, une question, une réponse. Elle ne peut être ni finie ni parfaite. La question ne se pose même pas. (…) La sculpture n’est pas, pour moi, un bel objet, mais un moyen pour tâcher de comprendre un peu mieux ce que je vois, pour tâcher de comprendre un peu mieux ce qui m’attire et m’émerveille dans n’importe quelle tête, la peinture un moyen de tâcher de comprendre ce qui m’attire et m’émerveille dans n’importe quel personnage, dans n’importe quel arbre ou quel objet sur une table. Un peu réussie, une sculpture ne serait qu’un moyen pour dire aux autres, pour communiquer aux autres ce que je vois. »’’ dans Alberto Giacometti « La voiture démystifiée », Arts, n°639, 1957

Jean Deuzèmes

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Précédente exposition

Damien Pasquier-Desvignes a exposé à Pâques 2010 dans le claustra : Passage. Deux plaques de marbre noir de Volos (Grèce) entaillées, des lignes épurées, relevant du dessin à main levée, immédiat et définitif à la fois. Lire Voir et Dire

Damien Pasquier-Desvignes. Passage . 2010

4 commentaires

  • J’aime toutes les oeuvres de Damien Pasquier-Desvignes présentées ici, accompagnant ce jour, mardi 7 avril de la semaine sainte. J’aime la justesse de la main d’où sort chaque sculpture.
    « Midi » particulièrement, l’apogée de la lumière comme dans le récit de la samaritaine « c’était l’heure de midi » ou comme chez Paul Valéry « midi le juste »..

    Le fragile et en même temps solide instant où tout est vrai par ce qui le précède, parce ce qui va le continuer.

    Merci .

    Merci pour

  • Sobriété, Présence, Vérité ,
    ces œuvres qui font face et arrêtent sont bien à l image de l homme Damien lors des ateliers psaumes du samedi…
    Merci Damien et merci à Marie- Thérèse et à l équipe de St Merry pour ce lien .
    Sylvie

  • Merci Damien de nous inviter à libérer l’étincelle prisonnière dans la pierre de la vie ,
    … ou plus simplement d’accueillir le geste de celui qui propose de la libérer.Geste du partage
    … ou le tout simple silence trop plein de lassitude
    guy Aurenche

  • Merci Damien pour ces oeuvres épurées ,symbole d’une recherche de la beauté éternelle qui me rappelle les statues de la Terre Mère , « La Tête d’Idole » de la civilisation cycladique du troisième millénaire avant J.C! Appel au dépouillement en accord avec cette période de confinement et en marche dans cette semaine sainte.

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