Au seuil de l’été, époque où se déroulent les traditionnelles ordinations de prêtres catholiques avec force chasubles, surplis et soutanes, ces dernières très prisées d’un jeune clergé en mal d’identité et de reconnaissance, surviennent coup sur coup deux événements qui vous ont peut-être échappé : d’abord une pétition lancée par une religieuse espagnole pour que l’on supprime les mitres épiscopales suivie d’un texte signé de plusieurs évêques allemands soutenant cette initiative. Chacun sait que, dans toute société, le port d’un vêtement ou d’un objet possède toujours une forte valeur symbolique. Le monde catholique y échappe moins que tout autre avec sa garde-robe multiforme et bariolée. Qui plus est, grâce à cette extraordinaire capacité à interpréter a posteriori en une allégorie sacrée ce qui avait initialement une dimension pratique ou était un objet de pouvoir. La mitre, justement, serait devenue l’image de l’évangile ouvert pour rappeler aux évêques l’impératif devoir d’annoncer la Parole, geste que l’on pose d’ailleurs le jour de leur ordination. La soutane, aux trente-trois boutons comme la durée de vie de Jésus, vêtement quasi transgenre, serait censé illustrer l’obscur passage de Matthieu sur « les eunuques pour le Royaume ». Et le cordon, qu’enserrent encore aujourd’hui certains prêtres autour de leur aube, favoriser la chasteté de celui qui va sacrifier, par l’efficience de sa prière afférente : « Ceignez-moi, Seigneur de la ceinture de pureté, éteignez en moi l’ardeur des passions ; afin que demeure en moi la vertu de continence et de chasteté ». Pas moins mais au vu des multiples scandales sexuels… pas sûr ! Certains, à la fin du XIXe siècle, ont même voulu voir dans le blanc du vêtement pontifical la marque de l’infaillibilité pétrinienne alors qu’il n’était que la lointaine réplique de l’habit des Dominicains que Pie V (1566-1572), membre de cet ordre, n’avait pas voulu quitter une fois élu pontife.

Roma, de Federico Fellini, 1972

La soutane illustre parfaitement cette propension à interpréter la symbolique des objets de façon controuvée d’autant qu’elle connaît actuellement un « retour » en force qu’il ne faut pas exagérer. Cent soixante d’entre elles furent vendues en 2018 contre cent dix en 2008. On sait qu’à partir de l’été 1962 les prêtres français ont eu la possibilité de l’abandonner pour un costume de clergyman qui s’est vite transformé en col roulé et pantalon de velours pour beaucoup de prêtres. La position ultra des intégristes ne pouvait que maintenir le port de cet uniforme pour ses adeptes ordonnés. En effet, la question d’un vêtement clérical spécifique avait déjà agité plusieurs conciles des XIIe et XIIIe siècles (notamment Latran IV en 1215) au sujet de la couleur et de la forme des tenues quotidiennes des prêtres. Ils devaient porter des habits fermés pour éviter d’y cacher des armes et plutôt de couleur sombre pour fuir la mondanité. Le noir fut proposé par Charles Borromée en 1565 pour tous les habits des clercs avant qu’Adrien Bourdoise, au début du XVIIe siècle ne choisisse la soutane pour sa communauté de prêtres de Saint-Nicolas du Chardonnet… ça ne s’invente pas. Malgré les statuts synodaux et autres injonctions épiscopales, elle ne s’imposera dans la chrétienté occidentale qu’au XIXe siècle non sans quelques difficultés même pratiques. Ainsi cette question déjà genrée envoyée plusieurs fois à Rome : un prêtre ensoutané pouvait-il utiliser une bicyclette pour femme ? Vaste programme.

Pour justifier le retour de cette robe, on lit un peu tout et n’importe quoi y compris chez des prêtres qui la portent. S’ils se défendent d’être intégristes, ils n’en demeurent pas moins réactionnaires. La communauté conservatrice de Saint-Martin, qui en fait une obligation, justifie la soutane au nom d’une pensée qui d’ailleurs fleure bon la naphtaline : « L’habit ecclésiastique est le signe extérieur d’une réalité intérieure : en effet, le prêtre n’appartient plus à lui-même, mais, par le sceau sacramentel reçu, il est “propriété” de Dieu. Ce fait “d’être à un Autre” doit devenir reconnaissable par tous, à travers un témoignage transparent ». Pareil festival théologico-vestimentaire, c’est quand même du lourd ! Certains clercs l’assimilent à un vêtement de travail, « un bleu » même pour certains, qui faciliterait le contact au sein d’une société sécularisée. Faute d’autres moyens ? Cet argument contestable et réversible sonne pourtant comme une critique en creux contre les confrères restés en civil. Jean-François Colosimo y voit « un retour à la verticalité de la prêtrise », la marque « d’une frontière entre l’Église et le monde, d’un choix de vie radicalement différent ». Ce qui en soi est quand même fâcheux pour un ministère de relation.

Roma, de Federico Fellini, 1972

En fait, cet habit talaire, sinistre et noir, rigoureusement clos, sans fente, cylindré, qui couvre tout le corps, cache totalement ses formes et dont la ceinture sépare le haut du bas renvoie non seulement à l’identité affirmée d’un cléricalisme protecteur, hiérarchique et autocentré mais traduit plus encore la recherche d’une asexualité mal assumée tout en prétendant participer à la mort d’une vie… celle de tout un chacun. Mais pour quelle autre ? Dans ce sens le port de la soutane s’inscrit aussi dans une sorte de fuite en arrière volontairement distinctive d’un groupe désormais non seulement sociologiquement marginal mais probablement en voie d’extinction.

Afin de ne pas en rester à ce symbolisme au goût suranné, précipitez-vous pour voir ou revoir Roma de Federico Fellini (1972). Il y a là un superbe et truculent défilé de mode ecclésiastique présenté dans un palais romain devant un cardinal attentif aux froufrous des violets et des rouges. L’épisode vaut son pesant de cappa magna, de rochets dentelés et de mozettes herminées. Ah, le vrai chic romain ! Indémodable on vous dit.

Alain Cabantous

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