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Des rais de lumière ont fissuré la roche

Les pierres ne sont pas bavardes, elles gardent leurs secrets qui remontent à la nuit des origines. Il arrive cependant qu’elles nous fassent signe. De Jacqueline Casaubon

Toucher un galet, casser la pierre, tailler dans le roc, que de sensations diverses avec cette matière bien en chair et résistante. Au bord de l’eau des mers et des rivières, l’enfant apprend à lancer des cailloux, en montagne il apprend à ne rien lancer qui pourrait atteindre, plus bas, un être humain ou un animal.

J’ai toujours été impressionnée par tous les secrets que contient ce minéral, des secrets si bien gardés qu’ils se sont transformés en se réduisant au silence. Maintenant on sait qu’il est une véritable bibliothèque d’archives, gardienne de la préhistoire. Même pour le galet, en apparence lisse et plat semblable à ses voisins, chaque  veine a une apparence qui lui est propre, son teint est différent. Les montagnes sont les roches les plus immenses de la planète, elles font le tour du monde, splendide et merveilleux.
Lorsqu’elles sont encerclées par les mers, on peut se demander qui étaient là, les premières. Comme pour la poule et l’œuf !
Poser une pierre sur une table, la dessiner en ne regardant que ce qui l’entoure, c’est ne plus voir la masse mais le vide. Elle permet de ressentir le vide qu’on ne peut saisir.

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Une nuit de Pâques, je suis à Saint Merry. Pour nous préparer à ce mystère que les chrétiens célèbrent, nous avons invité un funambule, une acrobate et un violoniste. J’accompagne la jeune acrobate, en lisant les textes religieux. A l’instant même où je prononce “le tombeau est vide”, elle glisse rapidement le long du mât, jusqu’au sol. Eblouie par le funambule, je vais le retrouver au vestiaire, je lui demande depuis quand il glisse sur un fil. Il me répond : il n’y a pas si longtemps, car avant j’étais tailleur de pierres.

À la minute, je me retrouve dans un face-à-face, avec le plein qu’il a quitté pour du vide. Je suis sans voix et le soir en rentrant j’écris ce texte que je lui envoie en le remerciant, du cadeau qu’il m’avait fait, en cette nuit de Pâques.

C’était un tailleur de pierres.
Il traçait son chemin
Avec le pic et le marteau,
Dans l’obscur et le dur,
Le sec et le bruyant,
L’épais et le rugueux.
Tout dans un vacarme étourdissant.
Et de la poussière partout, partout.
Il avait rencontré la pierre.

Une nuit, il est surpris,
Le souffle qui porte ses rêves
Chuchote à son oreille des mots nouveaux.
Une invitation vers le dehors.
La pierre en se brisant
À ouvert un passage.
Il est saisi
Celui qui ne va plus rien saisir.

Il a quitté ses pierres
Le tailleur de pierres,
En devenant funambule
Dans un cirque.
Le solide c’est lui.
Il a pris ce risque.

Cela ne tient qu’à un fil.
Un fil souple, sur lequel ses bras
Deviendront le balancier de son corps.

Il est debout regardant ailleurs.
Pour avancer
Il fixe un point à l’horizon.
Où ? Je ne sais.
C’est là, son secret.
Il est en marche vers une lumière,
Là-bas il a placé sa confiance.
Il est en marche,
Le tailleur de pierre.

Jacqueline Casaubon, Rais de lumière (détail)

J’ai connu un autre tailleur de pierres. Est-il toujours en vie celui auquel je pense ? Cela fait si longtemps que je l’ai rencontré, un jour, dans un village syrien où beaucoup de maisons sont creusées dans la montagne. Véritables grottes, habitées autrefois, il en a choisi une pour accueillir sa future famille, créer un espace assez grand afin de laisser passer la lumière, un minéral qui protège, et qu’on protège. Faire entrer la lumière pour donner la vie. Combien de crèches, depuis la nuit des temps, ont vu naître  des nourrissons d’êtres humains et des petits d’animaux.
Le funambule, autrefois tailleur de pierres, s’était faufilé dans une fissure que sa pioche avait martelée. En entrant dans le vide, il s’était mis debout, solide comme le roc.
L’autre, en Syrie, dans le village de Maaloula, s’était attaqué à sa montagne, depuis toujours accueillante, pour la creuser, l’ouvrir à la lumière, et y transmettre la vie.

Deux façons d’être, deux façons de vivre.
Deux hommes debout.

Jacqueline Casaubon

1 commentaire

  • Quelle belle histoire que celle du tailleur de pierres devenu funambule! J’ai assisté à cette veillée pascale et tu ravives un souvenir très fort. Ce matin, dans l’émission Le Jour du seigneur on montrait aussi la reconstruction de la cathédrale d’Alep, pierre à pierre. Merci Jacqueline.

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