Le dormeur, statue, Place Saint-Eustache, Paris

« Écoute », le maître-mot

Tout acte de confiance dans le champ du langage commence par l’écoute. Il en va de même dans la cure psychanalytique. Comme nous le rappelle Jean Jacques Bouquier dans ses récits.

Suite au texte accueilli par la Lettre 143 de Saint-Merry, on me dit que « ces récits d’écoute », au un par un, « nous aident nous-mêmes à écouter… et à nous écouter nous-mêmes ». Merci pour cette remarque qui me donne l’idée, et le désir, de faire part du plus grand enseignement reçu dans ma vie à ce sujet, enseignement venant d’un homme qui se présente comme : « arriéré mental » [1].

C’est en septembre 1989 que le Docteur Françoise Josselin a accepté de prendre la responsabilité d’un poste de Médecin-Chef dans un Service d’un Établissement de Santé du sud parisien où tous les lits, une cinquantaine, étaient occupés par des patients désignés par le terme de « chroniques » parce qu’ils étaient présents dans le Service depuis des dizaines d’années, certains depuis plus de 40 ans… Selon le principe majeur de la loi de sectorisation, il s’agissait donc de faire sortir ces personnes de l’hôpital. En certains lieux, cela a pu s’effectuer en ne prenant en compte que les facteurs économiques et les contraintes administratives, voire « le bien de la personne », d’où un nombre important de suicides, c’est-à-dire une séparation dans le réel d’avec l’Autre, et ce aussitôt après qu’il était annoncé aux intéressés qu’ils devaient partir… 

S’appuyant sur sa propre expérience de ce genre de situation en d’autres lieux, Françoise Josselin a eu l’idée d’introduire une orientation psychanalytique dans le traitement du devenir de ces patients et a proposé à des psychanalystes intéressés de participer avec elle à ce travail avec une seule consigne : « Que chaque patient soit écouté ! » Il s’agit donc d’un acte de confiance préalable en la fonction de la parole dans le champ du langage, et en son écoute, champ ouvert par Freud et exploré par Lacan. Ce mot « Ecouteשמע, shma‘ » en hébreu, est aussi le « maître-mot » de la Bible hébraïque ».[2] De nombreux patients se sont effectivement servis de cette orientation pour partir dans de bonnes conditions… 

Lors de notre première rencontre, en novembre 1989, Denis[3] a 41 ans. Il est enfermé dans des établissements psychiatriques depuis 31 ans (33 ans selon lui), soit depuis l’âge de huit ans. Lors de notre premier entretien, il manifeste qu’il est content de me parler. Nous nous rencontrons régulièrement chaque semaine pendant dix-huit mois. Dès le début il dit : « Moi, je ne suis pas fou comme les autres, je suis un arriéré mentalÇa veut dire que mon cerveau n’a pas eu son développement ». Il ajoutera en tapant de l’index sur son crâne : « Vous savez, il y en a là-dedans ». Son absence de dent rend son élocution difficile, il bave beaucoup et la nuit il faut le mettre, chaque soir, nu, dans une pièce spéciale car il n’a pas acquis la propreté sphinctérienne et se roule dans ses excréments. Un jour, au bout de dix-huit mois de rencontres bihebdomadaires, je le questionne sur un de ses propos que je comprends mal : « Vous aviez un bout de fer dans le cœur ? » Comme il sourit vraiment pour la première fois je lui demande si c’était une blague ? Son sourire s’accentue encore et il me dit : « Non, mais depuis 33 ans que je suis hospitalisé, j’ai dit cela à plein de docteurs, de psychiatres, de psychanalystes, de psychologues, aucun n’a réagi et ne m’a posé une question, alors je savais à qui j’avais affaire, qu’ils ne m’écoutaient pas, c’était fi-ni ! »

Peu de temps après il rapporte à une infirmière le tesson de bouteille avec lequel il se tailladait les poignets à la moindre contrariété et il demande à voir la mer qu’il n’a jamais vue. F. Josselin ayant trouvé un établissement médicalisé, en bord de Méditerranée, pouvant l’accueillir, à la condition qu’il soit « propre », il acquiert la propreté sphinctérienne en une quinzaine de jours. Il partira avec toutes ses affaires, trois sacs marins, accompagné à la gare mais voyageant seul en train une nuit entière. Il fera de même au retour après un séjour de deux mois qui s’est très bien passé et dont il parlera avec enthousiasme. Ses premiers mots en nous rencontrant, à son retour sont : « Enfin j’ai vu la mer ! » Denis nous donne bien à entendre les pouvoirs de la parole quand elle est vraiment écoutée

                                                 Jean Jacques Bouquier

[1]Quotient intellectuel de 52 au Test de Binet-Simon. Il a été question de Denis, brièvement, dans la Lettre d’info de Saint-Merry n° 104 du 16 avril 2016.

[2]Dominique de la Maisonneuve, cours d’hébreu à l’Ecole Cathédrale, 2006.

[3]Le travail avec Denis a été plus longuement développé en différentes publications, en particulier dans Bibliothèque Confluent, Revue de l’ASSOCIATION CAUSE FREUDIENNE Ile-de-France, numéro 10, pp. 74-90.

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