Éveiller l’aurore

Dans la peinture de Pierre Soulages tout semble noir. Parfois un point blanc, un grain, un trait fin donnent vie et espérance à l’ensemble. Dans le noir se niche la lumière.
De même, en ces temps de crépuscule, face à la « crise » de la société française, où trouver un rayon de soleil et les raisons d’espérer ?
L’éditorial de Guy Aurenche

Quoi de plus fascinant que l’aurore ? Comme l’horizon, je ne peux jamais la posséder.
L’aurore est mouvement, marche dans l’obscurité vers la lumière. Dès que je veux saisir l’un de ses éclats, elle est déjà devenue autre. De même l’horizon se dérobe devant notre désir. Il suggère la confiance comme ce que vécut le peuple hébreu sortant d’Égypte et marchant longuement « vers le pays que “Je” vous donnerai ». C’est bien ce « Je » qui entraîne, malgré la nuit. Ce n’est pas moi qui fixe le point d’arrivée… même si je le fais souvent pour me rassurer. Nous voici invités à faire de notre vie un mouvement vers… l’aurore, vers « Celui qui est Présent dans la nuit » de Noël.

Dans la peinture de Pierre Soulages tout semble noir. Parfois un point blanc, un grain, un trait fin donnent vie et espérance à l’ensemble. Dans le noir se niche la lumière : « Cet Outre-Noir est le royaume ici-bas de la lumière qu’il nous faut moins atteindre que susciter. Là où nous ne voyons plus rien s’impose la possibilité de rallumer des flambeaux et des étoiles » (1)Haïm Korsia, Réinventer les aurores, Fayard, Paris, 2020.

L’obscurité ne l’emportera pas si au cœur de l’aventure humaine nous acceptons de nous déplacer, de donner une chance à la lumière de passer. Comme si pour exister celle-ci avait besoin de notre mouvement. Comme si Celui qui est « Présent dans la nuit » de Noël avait besoin de la reconnaissance de simples bergers.
Comme ceux-ci, il est bon de retrouver en nous la capacité de rêver. Non pas nier le réel mais mettre en question ce qui nous est imposé. Prendre de la distance avec ce qui nous paraît incontournable. Rien à voir avec l’ignorance des contraintes qui brident l’existence, ni le confinement dans l’abstraction. Prendre une certaine distance et réaliser que tout ne nous est pas imposé définitivement, qu’un changement, un autre demain, un autrement sont possibles.

Conques, vitraux de Pierre Soulages


En ces temps de crépuscule et d’aube, la lecture du livre du Grand rabbin Korsia provoque, stimule et met en route parce qu’il vient « des profondeurs »(2)Même si je suis en désaccord avec certains de ses positionnements politique ou économique.. Il propose un « plaidoyer pour la République ». Pétri de culture biblique, il a le goût et la compétence pour interpréter les textes. Et si nous en faisions autant avec les réalités ? Non pour les ignorer ni nous complaire dans leur critique systématique, mais savoir s’en éloigner suffisamment pour imaginer une autre manière de vivre. Péguy nous avertit : « Il y a quelque chose de pire que l’âme perverse. C’est une âme habituée ». Péril lorsque le confinement devient habitude ! Le message de Noël bouscule toutes les habitudes. En particulier les habitudes religieuses.

Face à la « crise » de la société française, il ne suffit pas d’une loi pour prétendre « conforter les principes républicains ». Le grand rabbin ne fait la leçon à personne, mais invite à se laisser déshabituer par la possibilité du neuf. À la manière juive, réinterpréter les « paroles » à partir desquelles un peuple s’est formé et peut se réinventer, comme une aurore.

La nouveauté devient envisageable, mais c’est ensemble qu’il nous faut la rêver, jamais tout seul. Le souci du « peuple » court tout au long de cette méditation. « Ensemble » devient une condition de la marche vers la reconstruction commune. Évoquant le peuple hébreu qui eut tant de mal à rester un peuple dans le désert, et encore plus une communauté fidèle à Celui qui la guidait, Korsia se demande comment reconstruire la démocratie, réparer la République, réenchanter l’État. Se souvenant des déboires de Moïse dans le désert avec les siens, Il se livre avec humilité à une sorte d’ébauche de programme humaniste de renaissance. Non des commandements mais de stimulantes recommandations pour ceux et celles qui désirent « choisir la vie plutôt que la mort ».

Il invite à penser l’État comme un « médiateur du génie des humains », concevant la personne comme l’unique boussole au cœur de toute décision. Il invite également les responsables à ne jamais « faire » sans les personnes intéressées. À savoir que sauver sa peau ne peut se réaliser sans envisager de sauver celle des autres. À ne jamais négliger les rêves des minoritaires et encore moins ceux des contestataires. À se confronter les uns aux autres aussi respectueusement que possible : « Il n’est pas de politique qui vaille sans la capacité de prendre à bras-le-corps les sentiments les plus contraires et sans le désir d’embrasser la joie après avoir hurlé à la mort ». À changer nos comportements envers la création et être de bons jardiniers, pour ne pas détruire la planète. À se méfier de la superpuissance qui paraît aux yeux de beaucoup un gage de réussite. À interroger l’intelligence artificielle qui peut provoquer un bouleversement anthropologique si nous ne réfléchissons pas à son utilisation au service de la personne humaine.

Je ne suis pas sûr qu’un candidat pourrait se faire élire sur un tel programme ! Mais je crois que « Jamais les crépuscules ne vaincront les aurores. Étonnons-nous des soirs et vivons les matins ». (Guillaume Apollinaire)

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Notes

1 Haïm Korsia, Réinventer les aurores, Fayard, Paris, 2020
2 Même si je suis en désaccord avec certains de ses positionnements politique ou économique.
Guy Aurenche

Guy Aurenche est avocat honoraire, membre de la Commission Droits de l’homme de Pax Christi, ancien président de l’ACAT et du CCFD-Terre solidaire.
À lire de Guy Aurenche :
« Droits humains, n’oublions pas notre idéal commun ! », éd. Temps présent, 2018.

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