Comme pour nous rappeler que l’homme est un être de relations et que celles-ci demeurent indispensables pour la vie sociale toujours en recherche d’harmonie, la fraternité revient enfin au premier plan et avec quelle force ! S’inscrivant presque dans un jeu d’échelles : de Fratelli tutti du pape François au choix du thème de l’Avent pour notre communauté en passant par la campagne du Secours catholique : « la révolution fraternelle ». Certes, en France au moins, la devise nationale, avec sa cadence ternaire, est là pour nous en rappeler l’importance. Mais qui s’arrête encore pour méditer devant le fronton des mairies ? Or avant d’être républicaine, la notion de fraternité est éminemment chrétienne, l’un des fondements éthiques de l’Incarnation puisque, filles et fils d’un même Père, nous sommes tous sœurs et frères.

Or, cette approche révolutionnaire, cette « folie réaliste » (Guy Aurenche) furent longtemps effacées du discours de l’Église. Par exemple, dans la Collection des orateurs sacrés publiée sous l’égide de J.P. Migne au XIXe siècle et qui, en 99 volumes in quarto, répertorie un très grand nombre de sermons prononcés aux XVIIe et XVIIIsiècles, l’occurrence fraternité n’apparait que rarement et est d’abord entendue comme l’exigence mystique de l’unité ; se dire frères, c’est s’unir contre le mal. Pour quelques prédicateurs, elle est même saisie en creux dans le sens où c’est la désunion des Églises qui éloigne de la fraternité. Pour autant, l’aspiration fraternelle concrète ne disparaît pas. Elle se trouve d’abord réemployée, presque naturellement, par la franc-maçonnerie qui, au siècle des Lumières, est rien moins qu’anti-chrétienne. Les « frères » maçons l’entendent désormais comme une notion synthétique englobant la charité, l’humanité, la bienveillance à l’égard d’autrui. Pour autant, il faut attendre la Révolution française pour que son usage s’inscrive lentement dans le paysage et le lexique politiques bien après la liberté, l’égalité ou… la propriété. Être frères désormais, c’est se reconnaître citoyens, communier au même élan civique, se soumettre aux mêmes lois d’un État constitué pour tous.

Camille Desmoulins
Fronton de l’église d’Aups (Var)

C’est probablement Camille Desmoulins qui le premier utilise ce terme dans son article relatant la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 en l’agrégeant justement aux deux autres termes : « après le serment surtout, ce fut un spectacle touchant de voir les soldats citoyens se précipiter dans les bras l’un de l’autre en se promettant liberté, égalité, fraternité ». Puis Robespierre, en novembre 1790, dans un discours largement diffusé par l’écrit, pratiquera la même association. Un peu plus tard, en juin 1793, la Commune de Paris, par l’intermédiaire de son maire, Jean-Nicolas Pache, fera peindre sur les murs de l’Hôtel de ville, la formule : « La République une et indivisible – Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort ». Et lorsque des églises seront transformées en temples de la Raison, la devise apparaitra sur leurs frontons (cathédrale de Clermont, Saint-Sulpice à Paris). Sans oublier bien sûr le « salut et fraternité » lors des rencontres sans-culottes. La trilogie disparaîtra du champ référentiel jusqu’à la révolution de 1848 où la dimension religieuse de la fraternité sera cette fois clairement mise en valeur. Moins dans le sens où l’avait entendu Rousseau qui y voyait un sentiment inné de reconnaissance à l’égard d’autrui, un partage éprouvé face à la souffrance de l’autre mais bien en référence aux valeurs évangéliques. Et les prêtres de bénir les arbres de la liberté au nom du Christ-fraternité. C’est d’ailleurs le 27 février que la trilogie que nous connaissons devient la devise officielle de cette république éphémère. Il faudra attendre le 14 juillet 1880 pour qu’il soit décidé qu’elle apparaisse sur tous les frontons des institutions publiques. Ironie du sort, lors de la séparation des Églises et de l’État, en 1905, certaines municipalités, renouant avec 1793, la feront même inscrire au-dessus des portes des églises de leur commune.

C’est peut-être cette richesse, cette plasticité qui rend la fraternité proche, qui la fait résonner à nouveaux frais dans un monde qui paraît si souvent l’oublier sous le coup des vicissitudes traversées. Et si la fraternité précédait la liberté et l’égalité pour mieux les accomplir ?

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Alain Cabantous

Spécialiste de l’histoire sociale de la culture en Europe occidentale (XVIIe –XIXe siècles). Derniers ouvrages parus : « De Charybde en Scylla : les risques de la mer (XVIe – XXIe s.) » avec Gilbert Buti (Belin, 2018) ; « Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (XVIe – XXIe s.) » avec François Walter (Payot, 2020)

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