Konrad Witz, La pêche miraculeuse, 1444, Musée d'Art et d'Histoire, Genève

GROUPES CARÊME : « Avance au large ! ». « Vous serez mes témoins ! »

C’était dans la vie d’avant ! Après le thème de la rencontre qui a accompagné notre communauté pendant l'Avent, il lui a été proposé de poursuivre notre cheminement vers Pâques en laissant résonner ces paroles de Jésus.

« Avance en eau profonde ». Le récit de la pêche miraculeuse que relate l’évangile de Luc nous est familier. Jésus invite Pierre et ses compagnons à lui faire confiance au-delà de l’échec d’une première tentative de pêche infructueuse. Nous connaissons la suite : une promesse totalement inattendue, qui dépasse leurs espérances et leur imagination, se réalise. Mais Jésus voit plus loin. L’expérimentation des effets de la confiance par ses disciples devient un ancrage et un tremplin pour une autre forme de pêche à laquelle il les invite. « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes », leur dit-il, et il ajoutera : « Vous serez mes témoins ».

Les traditionnelles rencontres de Carême sont ainsi l’occasion de nous interroger à titre personnel et en tant que communauté. Comme chaque année, une bonne douzaine de groupes Carême de 8 à 10 personnes se sont organisés. Mais s’ils ont tenu leur première réunion, le confinement les a tous empêché de tenir la seconde. Sauf un groupe, avec quelques membres, par visioconférence – ce qui a limité les retours de réflexion et paroles qu’ils étaient invités à envoyer.

Le pôle Célébration-Liturgie-Chant

Quelques retours
Danielle – Notre échange a été très riche car nous étions 3 générations et nous ne nous connaissions pas, ce qui n’a pas empêché des confidences très sensibles.

Solange – Echange très intéressant, un peu sur la notion  » Avance en eau profonde » – vraiment d’actualité si on prend une certaine interprétation de l’expression, et la notion de confiance. D’autres ont pensé à l’idée que  » les eaux profondes  » étaient en nous même, cela m’a ouvert un champ de réflexion. Et on a évoqué aussi la façon dont chacun vivait le carême, de manière assez différente, mais bien sûr, étant tous de St Merry, ce n’était pas comme au XIX ème siècle !

Jean  – Nous avons eu, nous aussi, une première réunion qui sera certainement unique. Elle nous a permis de mieux nous connaître et d’évoquer des choses personnelles nous tenant à cœur. « Avance en eau profonde » est une invitation à ne pas nous laisser accaparer par des futilités et à rechercher au fond de nous-mêmes ce qui nous paraît l’essentiel : Dieu, le sens de ma vie, l’autre.

Odile – Bel échange à 9, sympathique et chaleureux, mais après la phase de présentations mutuelles, nous n’avons pas eu assez de temps pour approfondir le thème « Confiance et témoignage »…. Dans l’ensemble, les textes et le thème ont été source de réflexion fructueuse … En particulier la notion de témoignage : Sommes-nous vraiment prêts à porter la bonne nouvelle ? Dans la mesure où nous pouvons nous demander si nous (et nous seuls ?) détenons la vérité ?

André : une rencontre à 3 en tout début de confinement, sur skype et au téléphone, avec les papiers envoyés par les absents.

N’aie pas peur. Avance au large
Impossible de faire fi de la perturbation apportée par l’épidémie, qui plus est quand des amis sont touchés. Comment ne pas craindre ce qui nous est totalement inconnu ? L’avenir nous fait peur.
Si avancer au large, c’est risquer de « plonger » sans pouvoir remonter à la surface : nous sommes dans le brouillard. Ce que nous avons dit avec justesse lors de notre première rencontre, le retour à soi, cette recherche de profondeur ne peut se faire que dans des conditions apaisées. Nous en sommes loin !
Le « n’aie pas peur », n’est pas facile à clamer. Même lire, étudier et méditer est difficile ! Nous sommes en ce moment dans une telle confusion ! « Peut-on vraiment dire que tu es mon refuge, Seigneur ? Je me sens dans une zone désertique en ce moment pour prier. Sinon pour te demander Seigneur ton secours et ton soutien pour tous ceux qui sont dans l’angoisse dans la révolte, la peur ou le chagrin du deuil.

Nous ne sommes pas tous égaux devant cette pandémie. Comment ne pas s’étonner que certains vivent leurs conditions de survie avec amertume en constatant le mépris dont ils font l’objet, entrainant une possibilité de voir surgir une violence sourde.
Mais c’est aussi un temps de recul.  On prend le temps d’échanges plus longs avec notre entourage proche. Cette fameuse tentation portée par notre époque, d’imaginer pouvoir maitriser ce qui nous entoure, guérir les maladies, faire reculer la mort, est plutôt mise à mal avec ce typhon qui a fondu sur nous en quelques jours seulement. Certains appellent cela : se prendre pour Dieu.

 La société fonçait dans le mur et brusquement tout s’arrête. C’est notre interrogation sur ce qui va inévitablement changer demain ; comment y prendre part et ne pas passer à côté de cette chance d’une remise en cause forte, dans beaucoup de domaines (économique, écologique, social, de la santé …). Envie d’entrer dans la brèche même si cela va nous couter en pouvoir d’achat, en niveau de vie.
Combien de questions, longtemps mises sous le tapis, vont enfin pouvoir être prises en compte « pour de vrai » ?  Combien d’habitudes abandonnées ? 

Être témoin
Comment être témoins dans cette société, provisoirement sans contact ?
Une réflexion amorcée sur ce qu’est un témoin
Un terme qui me met mal à l’aise : confusion entre le savoir, la connaissance des textes concernant le christianisme et le moi profond, ma réalité de femme. 

Non pas quelqu’un de supérieur parce qu’il sait (le moi trop présent), parce qu’il a un message à exprimer (une Vérité ?) qui le rend important, mais quelqu’un d’humble, à l’écoute des autres dans leur vécu concret, quels qu’ils soient ; en fait une réciprocité où chacun apporte, accompagne et est accompagné.
Ce qui à certains moments me conduit à me mettre à la diète de Dieu, de pratique religieuse et de rester avec moi sans conditionnement ; face au malaise de la supériorité du chrétien. Retrouver l’humilité d’un être un simple humain.

Ce qui m’aide beaucoup dans mon cheminement : c’est la rencontre régulière avec les détenus. Présence inconditionnelle, quels que soient les actes condamnables… qui me ramène inlassablement à une clarification sur ma présence et mon engagement : gratuité, sans attente de retour sur investissement. Avec nécessité d’une présence attentive à moi pour être plus attentive et vigilante avec la personne rencontrée. La personne rencontrée me ramène au divin.

Inévitablement a été aussi évoqué le contre témoignage de notre institution (scandales sexuels, financiers, modalités de gouvernance d’une autorité qui sait…), même si elle offre aussi de vibrants témoignages.

Être témoin, comment ? Et où ?
Il me semble qu’une des premières conditions est de ne pas nous disjoindre les uns des autres, à commencer par appliquer à la lettre le statut de citoyens que nous sommes. Obéir aux consignes, à toutes les consignes, sans les interpréter oiseusement, ni les modifier, ni les travestir.
Des propositions d’entraide : courses alimentaires, en cas d’absence prêt de clé pour permettre à des familles reléguées dans de petits appartements de pouvoir prendre de la distance par rapport aux enfants et travailler sereinement en télétravail. Comme le dit « François », « le témoignage attire et non les paroles ».

Parmi ces attitudes qui répondent à de simples valeurs humaines de base, où se situe notre spécificité chrétienne ? Comment exprimer cette révélation, contre vents et marées ?  En proclamant fermement que nous refusons de croire que ce cataclysme nous a été envoyé par Dieu. En témoignant de l’Espérance qui nous habite. « Ne vous laissez pas voler votre Espérance » dit François… on revient ici à la conclusion du premier paragraphe.  Puis-je oser avancer que « tu es mon refuge Seigneur » ?
Seuls, impossible d’y arriver ; nous avons un tel besoin de l’Esprit. Et lui a tant besoin de nous !

Témoins au sein de notre communauté de St Merry
Le témoignage de la fraternité avant tout, ce qui n’est pas toujours évident ; on se cogne avec ce que l’on est ; on a du mal à trouver une modalité de gouvernance satisfaisante ; il y a des prises de pouvoir souvent déguisées ; mais il y a aussi ces temps de partages, d’écoutes bienveillantes, les repas du dimanche et beaucoup de personnes formidables. 

Le vécu de la communauté n’est-il pas un témoignage pour ceux du parvis ?Au sein même de notre communauté, ne sommes-nous pas témoins de notre vécu de foi ? N’est-ce pas le sens des 2 papiers publiés par l’atelier familles sur la bioéthique et sur la résurrection dans la dernière lettre de St Merry ?

Être témoin, est-ce que ce n’est pas aussi un travail d’éclairage (tant profane au sens philosophique, sociologique, politique… que spirituel dans la lecture de théologiens et autres.), de méditation, de partage en communauté pour être armé pour dire ; en sachant que l’Esprit-Saint peut nous souffler ce que nous n’aurions pas osé dire, au risque de. 
Notre souci de l’ouverture aux autres religions, aux autres spiritualités davantage pris en compte ne serait-il pas une passerelle enthousiasmante pour des jeunes dont nous regrettons l’absence ? On ne peut plus dire « hors de l’Eglise, pas de salut ».

1 commentaire

  • L’Eglise, Ekklesia, c’est l’humanité tout entière appelée à la Résurrection.

    C’est dans ce sens qu’il faut entendre “Hors de l’Eglise, point de salut !”

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