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Joseph, Marcel, François et les autres : la foi qui vient

Le christianisme peut-il être considéré comme « la religion de la sortie de la religion » ? L’œuvre théologique de Joseph Moingt rejoint celle du philosophe et historien Marcel Gauchet pour qui la foi chrétienne instaure un rapport nouveau entre l’homme et Dieu, favorisant l’émergence d’un sujet responsable de ses actes. Ainsi, pour Moingt, Dieu ne serait plus le Dieu des religions, mais le « Dieu qui vient » et qui nous précède en humanité.

En lisant Le Désenchantement du monde de Marcel Gauchet, j’ai été, comme beaucoup, frappé par la manière dont l’auteur y présente le christianisme comme « la religion de la sortie de la religion ». La formule est belle, mais que signifie-t-elle ? Marcel Gauchet s’en explique ainsi dans une interview parue en 2002 : 

« La religion de la sortie de la religion, c’est la religion qui, tout en restant ce qu’elle est, permet d’imaginer un domaine humain distinct de l’organisation proprement religieuse. Et c’est effectivement ce que rend possible le christianisme… L’incarnation du Christ est porteuse de toute une série de développements potentiels qui vont mettre des siècles et des siècles pour s’exprimer, mais qui permettront, de proche en proche, l’émergence d’un monde humain autonome à partir du monde religieux…
C’est cela “la religion de la sortie de la religion”, la formule ne voulant pas dire que la croyance religieuse va disparaître, mais que la religion ne remplit plus son rôle normatif d’origine dans l’organisation de la société des hommes ».

Marcel Gauchet

            J’ai été frappé par la convergence des idées entre l’œuvre théologique de Joseph Moingt, et les travaux de philosophe et d’historien de Marcel Gauchet. D’autant que, dans les nombreuses sessions qu’il est venu animer à l’Arc en Ciel, Joseph Moingt a fait souvent allusion aux travaux de Marcel Gauchet. Je ne connaissais celui-ci que par ses livres. Mais l’ayant rencontré lors d’une série de conférences-débats sur le thème du pouvoir, à l’initiative d’une association de psychanalystes, je lui ai demandé s’il connaissait Joseph Moingt et s’il appréciait sa pensée. Il m’a répondu par l’affirmative. Du coup je leur ai proposé de se rencontrer. Et j’ai organisé cette rencontre tout près du domicile du plus âgé, qui frôlait déjà les cent ans. 
            Je ne vous raconterai pas le contenu de cette soirée, qui n’était pas une séance de travail, mais une rencontre amicale et chaleureuse. Quelques années plus tard, en juillet dernier, j’ai averti Marcel Gauchet de la mort de Joseph Moingt. Il m’a envoyé le message suivant : « Triste nouvelle, que je vous remercie néanmoins de me transmettre. C’est l’occasion de vous dire ma reconnaissance pour la rencontre que vous aviez bien voulu organiser et dont je garde un vif souvenir. C’est vrai que Joseph Moingt était de ces hommes inspirants dont on se félicite d’avoir eu la chance de les croiser sur sa route. Marcel Gauchet ».

La place du religieux dans la structuration des sociétés humaines

            En 1985, quand il publie Le Désenchantement du monde : une histoire politique de la religion, Marcel Gauchet reprend une démarche initiée par Max Weber au début du XXe siècle… Mais en développant cette idée, il fait œuvre nouvelle. Il rompt avec le courant philosophique dominant en France à l’époque, marqué par l’influence conjointe du marxisme et de penseurs comme Michel Foucault. Il rompt d’autre part avec une vision de la sécularisation conçue comme s’opposant en tous points au christianisme.

Marcel Gauchet

            Le projet est ambitieux : dans une sorte de grande fresque, retracer l’histoire de l’homme démocratique, depuis ses origines jusqu’à ses doutes actuels. En montrant comment le passage s’est fait entre un monde structuré par le religieux, où toute autorité, toute légitimité, tout sens, vient « d’ailleurs », d’un principe extérieur dont les hommes sont radicalement séparés – à un monde qui se donne en lui-même, à travers le consensus des hommes, sa propre légitimité. Un monde qui passe de l’hétéronomie à l’autonomie.
            Il s’agit de faire comprendre la place fondamentale du religieux dans la structuration initiale des sociétés humaines. Mais de montrer aussi que là où la plupart conçoivent la « modernité » comme une rupture radicale qui oppose en tous points laïcité et religion, il y a une continuité de fond paradoxale. Où le christianisme joue un rôle moteur et se révèle comme l’une des sources de cette modernité et de la sécularisation.
            Pour Gauchet, la religion la plus complète se trouve au commencement : une vision « enchantée » du monde, où le divin et le sacré imprègnent tout le vivre ensemble. La religion est la forme initiale du rapport des hommes à l’être-en-société, une forme à laquelle d’autres formes pourront se substituer, en passant d’une hétéronomie maximale à une autonomie progressive. Avec une prise de conscience croissante de la « prise transformatrice de l’homme sur le monde ».
            Dans cette évolution, les monothéismes correspondent déjà, comparativement, à moins de religion. La transcendance divine instaure un rapport nouveau entre l’homme et Dieu et favorise l’émergence d’un sujet responsable de ses actes. Le christianisme pousse les choses encore plus loin, en accentuant à la fois la distinction et la possibilité d’une communion avec Dieu (l’Incarnation du Christ et la Trinité constituent à cet égard deux éléments essentiels).
            Avec le christianisme, on s’achemine vers « la sortie d’un monde où la religion est structurante, où elle commande la forme politique des sociétés et définit l’économie du lien social » (La Religion dans la démocratie, Gallimard, 1998). Ce processus de « sortie de la religion » se poursuit de nos jours et conduit à une rupture dans l’histoire de France que Gauchet situe dans les années 1970, décrochage ultime après des siècles d’ébranlement et d’affrontement.


Le dévoilement de ce qui est au cœur du christianisme

Joseph Moingt

            Avec le travail théologique de Joseph Moingt, le christianisme apparaît bien comme « la religion de la sortie de la religion ». Et cela, par un dévoilement ample et radical de ce qui est le cœur du christianisme. 
            Non que Joseph Moingt soit parti de ce qu’a écrit Marcel Gauchet pour en faire en quelque sorte la démonstration théologique. Ce sont plutôt deux chemins qui se croisent. En effet quand Joseph Moingt entame son nouveau chantier de recherche pour l’enseignement de la christologie dans le cadre de la Formation C à la Catho, nous sommes au milieu des années 1970. Le désenchantement du monde ne paraîtra qu’en 1985.
            Joseph Moingt a deux défis à relever. Le premier : s’adresser à des laïcs, lui qui n’a jusque-là enseigné qu’à des clercs. Il ne s’agit pas de proposer une compréhension des dogmes à des personnes chargées à leur tour de transmettre cet enseignement. Il s’agit de proposer une réflexion crédible à des hommes et des femmes de formations et d’expériences différentes, plongées dans un monde où Dieu est de moins en moins évident. À des hommes et des femmes habitués à manier la raison, nourris de culture contemporaine dans leur vie professionnelle et personnelle. Et cherchant une compréhension du monde et du christianisme dans un monde de plus en plus sécularisé.
            Le deuxième : la christologie est un domaine théologique où il n’a jamais pénétré, lui le spécialiste de Tertullien et de Clément d’Alexandrie. Il s’est certes plongé dans les œuvres de théologiens contemporains qu’il apprécie beaucoup, comme le Père de Lubac et Karl Barth. Mais il n’est pas question pour lui de se contenter de redire ce que d’autres ont déjà dit. Il se lance dans un nouveau chantier, en intégrant les méthodes qui ont fait leurs preuves, notamment l’exégèse historico-critique.
            En arrière-fond de sa recherche et de ce qu’il va proposer, une évidence sur laquelle il reviendra souvent : le Dieu de Jésus-Christ a accepté de s’effacer pour que l’homme soit libre. Pour Joseph Moingt, l’absence de Dieu ou, selon certains « la mort de Dieu », n’est pas une perte qu’il faudrait combler, en remettant du divin ou du sacré là où on n’en trouve plus, en remettant du religieux là où il a tendance à s’effacer, mais c’est quelque chose que Dieu lui-même a anticipé dans le grand silence qui suit la mort de Jésus sur la croix.
            Pour lui, cela signifie d’abord que Dieu n’est pas là où on le cherche d’habitude. Dieu n’est pas semblable à l’image que l’on s’en est fait. À la lumière de l’expérience du Christ et de l’Évangile, il invite à revoir radicalement ce que l’on met sous le mot « Dieu ». Non pour dire à nouveau qu’il est inconnaissable, lui « l’au-delà de tout » selon les mots de Grégoire de Naziance, l’un des Pères de l’Église. Mais en découvrant un nouveau visage, celui que Jésus porte en lui. Un Dieu qui n’est plus le Dieu des religions, mais le « Dieu qui vient » et qui nous précède en humanité.

Nous devons laisser l’Esprit de Dieu renouveler notre idée de Dieu, […] nous laisser travailler par la nouveauté novatrice de l’Alliance de Dieu avec les hommes dans le crucifié de Nazareth, laisser le Nouveau Testament de Dieu […] transformer l’enseignement que la tradition de l’Église nous en donne dans ses dogmes.

Joseph Moingt, L’esprit du christianisme, p. 130

Une Église invitée à sortir d’elle-même

            Oui, selon Joseph Moingt, le christianisme peut être légitimement considéré comme « la religion de la sortie de la religion », à ceci près que le meilleur de la modernité n’est pas sorti de la religion chrétienne mais de l’Évangile. « La société moderne ne doit donc pas sa naissance à ce que le christianisme a de commun avec le genre religion – de ce côté-là, elle n’a reçu de lui que contrainte et opposition -, mais à la force explosive de la Bonne Nouvelle qui le propulse dans l’histoire précisément pour faire histoire » (Dieu qui vient à l’homme, I, p. 123).
             Depuis les débuts de la modernité, le christianisme travaille de l’intérieur contre un certain nombre des formes qu’il a prises au cours de l’histoire pour s’en libérer et retrouver sa dimension de Bonne Nouvelle pour tous. En effet, à la lumière de l’Évangile, le cœur de la relation des hommes avec Dieu ne situe plus dans les actes religieux, dans le culte et la profession de foi, mais dans le comportement des hommes les uns envers les autres. Les actes posés, l’amour du prochain, deviennent le seul véritable critère et le lieu majeur de la relation des hommes avec Dieu.
            Cette « sortie de la religion » suppose des choix que l’Église d’aujourd’hui a bien du mal à opérer, tellement elle est inquiète de la réduction de ses effectifs et de sa perte d’influence. Joseph Moingt invite à « refonder l’Église » pour faire ce passage. Et, dans une interview de 2002, Marcel Gauchet déclarait : « S’il ne se passe rien, dans un siècle il ne restera en Europe plus grand-chose du christianisme ».
            Depuis le premier jour lors de son élection-surprise, le Pape François fait, en quelque sorte, écho à l’appel de Joseph Moingt en appelant l’Église à cette sortie d’elle-même qui est à ses yeux la condition sine qua non pour porter, à la façon des prophètes, un véritable « humanisme évangélique » au service de toute l’humanité.
            N’oublions pas qu’il vient d’un continent qui a connu, en des temps particulièrement difficiles, l’éclosion de la « théologie de la libération ». Celle-ci est avant tout une manière de remettre l’Évangile entre les mains de tous, à commencer par les plus pauvres, en suscitant des communautés qui en traduisent la force libératrice dans leur vie quotidienne.
            En contraste, il est déroutant de voir à quel point une grande partie de l’Église est tentée de revenir en arrière et a du mal à profiter de la chance d’avoir parmi nous François le bien nommé. Qui nous invite sans cesse à ouvrir les yeux sur la situation du monde et qui a l’art de trouver les gestes et les mots pour traduire les résonances universelles de l’Évangile. Que ce soit à travers le souci de notre maison commune (Laudato Si), ou la création de liens nouveaux de fraternité (Fratelli Tutti). Son appel salvateur s’adresse à toute l’humanité en termes actuels, pleins d’intelligence et de lucidité, mêlant sans confusion le rêve et le sens du concret.

Une inépuisable source d’espérance

            Certes il y a ceux qui « regardent dans le rétroviseur au lieu de regarder devant », comme dit François, et pour qui le retour au cléricalisme rituel et à l’encens l’emporte sur le souffle de l’Évangile. Mais il y a aussi cette inépuisable source d’espérance ouverte au cœur de l’humanité et que l’Esprit Saint ne cesse d’alimenter. Profitons-en !
            « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent, vérité germera de la terre et des cieux se penchera la justice » disait déjà le Psaume 24. Tel est désormais le terrain où tout se joue. 

Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983.
Président de l'Arc en Ciel depuis 2003, il a invité fréquemment Joseph Moingt et a animé avec lui plusieurs sessions, de 2006 à 2013.

  1. Castaner says:

    Bonjour JC.Thomas

    Quel bonheur de lire ton article qui fait le lien entre Gauchet et Moingt.
    Jésus nous a vraiment sorti de la religion et donc du culte, du sacré,
    du sacrifice, du sacerdoce, des prêtres, des pouvoirs qui font partie des religions antiques.
    Hélas, l’Eglise a reconduit tout ce fatras qui vient polluer l’évangile si libérant, si aimant.
    Je tente de dire tout ça dans mon livre “Evangile et révolution”.
    Jésus n’a rien fondé, il a semé … Tout est dit.
    Ce qui n’empêche pas de prier, méditer, chanter, célébrer mais en toute liberté !
    Merci Jean-Claude pour ton article qui me fait respirer
    dans cette Eglise si figée, si sclérosée, si peu inventive, si peu créatrice.
    Pierre

  2. Jean Verrier says:

    Merci Jean-Claude, merci . Je connais (un peu) la pensée de Joseph Moingt (rencontré comme tu le sais avec toi à l’Arc en Ciel), celle de Marcel Gauchet (mais je ne connaissais pas l’éclairant commentaire de 2002), et j’ai lu intégralement les 3 dernières publications de François, avec un enthousiasme constant. Mais le rapprochement que tu fais de ces trois parcours provoque pour moi comme une sorte de court-circuit révélateur. Il me semble bien que c’est de cet esprit que se nourrit l’aventure de Saint-Merry et cela me réconforte beaucoup en ce temps d’épreuve.

  3. Je trouve cet article vraiment remarquable. D’une intelligence exceptionnelle non seulement de Gauchet et de Moingt mais de la situation actuelle de l’Église.
    J’ai été un peu étonnée par la fin sur le pape François. Jean-Claude Thomas écrit : “Cette « sortie de la religion » suppose des choix que l’Église d’aujourd’hui a bien du mal à opérer, tellement elle est inquiète de la réduction de ses effectifs et de sa perte d’influence. Joseph Moingt invite à « refonder l’Église » pour faire ce passage.” Et il enchaîne sur le fait que le pape actuel opère cette sortie. Paradoxe que le pape, pièce centrale de la religion en tant que telle, dise (et suscite ?) la sortie de la religion. En un sens c’est vrai et les encycliques citées en sont un signe. Mais je crois qu’un pape – fut-il François – ne peut pas permettre une sortie de la religion; il ne peut qu’esquisser une direction alors que d’autres, parce qu’ils sont à la périphérie de la religion, ont à ouvrir ce chemin. Ou plutôt à faire que ce soit une voie qui s’ouvre pour des croyants. Ces autres, à mon avis, c’est vous, toi, moi et tant d’autres – le tout venant de la foi – encore dedans ou déjà en dehors de la religion instituée, mais tous déjà “sortis”… ou “en sortie”…
    Donc la seule réserve que j’aurais – mais elle ne repose que sur la fin – n’est pas que l’auteur ait parlé du pape mais qu’il n’ait parlé que de lui et omis de parler de ce que Michel de Certeau appelait “le christianisme éclaté” (“mille éclats à la surface de la mer”).

    Je ne suis pas de St Merry. Merci beaucoup à Jean Verrier d’avoir pensé à me donner à lire cet article.

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