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Le Saint Jongleur

Dramaturge d’une invention débridé, Dario Fo est aussi un poète engagé et pourfendeur des pouvoirs imbéciles. C’est à ce double titre qu’il évoque François d’Assise. Il multiplie les jeux de scène pour que nous jouissions à profusion de la singularité et de l’excentricité provocante de cet homme de Dieu. Il nous offre une farce d’un délire savant et ravageur sur ce saltimbanque toujours dérangeant, le saint jongleur au service de Dieu.

Dario Fo revisite avec le regard pétillant d’humour et de tendresse les épisodes de la vie du saint. Il prend plaisir à détailler la participation de François, à 17 ans, au renversement des tours de sa ville d’Assise : un morceau d’anthologie sur la technique de renversement des tours pour tout émule révolutionnaire sans autre force que celle de ses bras. Événement fondateur aussi puisqu’à l’origine de son apprentissage de la maçonnerie et d’un métier qui donne une saveur particulière à l’appel du Christ « François reconstruis ma maison qui est en train de s’effondrer ! … J’aurais dû m’en douter, lui aussi sait que je suis maçon… Mais qui a bien pu le lui dire ? ». S’ensuivent la rencontre et le dialogue avec le loup de Gubbio « Tu as raison, tu as raison ! Mais quel prétentieux je suis ! Je me suis mis en tête de vouloir t’apprendre à toi, un animal, à devenir un bon chrétien… alors que j’aurais dû enseigner aux chrétiens à devenir de bonnes bêtes » et l’entretien avec le pape pour obtenir l’autorisation de raconter l’évangile n’importe où, en public, dans la rue, « Et à l’église, jamais ? – J’irais volontiers à l’église aussi… mais là il y a déjà des curés… Je ne voudrais pas déranger ! »

Joignant sa puissance d’évocation aux témoignages d’époque, Dario Fo insiste sur les dons du saint pour la jonglerie et le discours, sa voix forte, sa capacité à haranguer une foule nombreuse, ses attitudes et simagrées de saltimbanque même devant le pape « tout son corps devenait parole » dit un chroniqueur qui assistait à l’une de ses exhibitions. Dario Fo invente -pour partie- sa dénonciation par l’absurde de la guerre dans le discours daté de l’été 1222 et prononcé à Bologne alors en guerre contre une cité voisine Imola : « Quelle satisfaction… s’égorger en famille ! Quelle splendeur, tous ces enterrements qui se croisent… le seul moment de paix ! ». Il nous donne à voir François ironique, s’étonnant de la tristesse des femmes de Bologne, épouses devenues veuves qui ne partagent pas la fierté des combattants survivants et qu’il soupçonne du pire : « Vous commencez à vouloir penser et raisonner par vous-mêmes, avec votre propre matière grise ! C’est le début de tous les dangers. »

Scènes de la vie de saint François, 1320–42 environ, folio d’un manuscrit (origine : Bologne, Italie), Metropolitan Museum, New York

Son texte, une cinquantaine de pages, est aussi drôle que savant, d’un rythme soutenu et envoutant qui fait que vous le terminez tout étonné de la richesse des anecdotes, du plaisir d’une langue alerte et imagée donnant couleurs à ce tableau d’une société de bouleversements et luttes sanguinaires entre cités, familles nobles, classes sociales – bien que Dario Fo évite le néologisme mais s’autorise une formule assassine « Attention ! A force de jouer les âmes sensibles et les bons sentiments, on finit par se retrouver dans la merde ! ». Il introduit des digressions qui nous chatouillent encore aujourd’hui. Ainsi l’épisode du loup de Gubbio est suivi d’une évocation des turpitudes d’un politique que chacun saura nommer Berlusconi ; de même, après le récit jubilatoire des noces de Cana, les questions du prêtre à François ont des résonances actuelles : ce clerc félicite François pour son récit de la parabole mais l’interroge de suite sur sa légitimité à raconter l’évangile en public et dans la langue du peuple.

Nous ne pouvons en dire plus sur ce texte truffé de trouvailles nombreuses et hardies comme l’exposé du pouvoir de la charité. Sa lecture a un goût aussi savoureux que le vin nouveau de Cana : « Dieu, quel vin ! Un goût délicat, moelleux juste comme il faut, une subtile amertume à l’arrière, légèrement pétillant, une sensation d’épices, une année en or ! Il se laisse glisser le long du gosier pour aller grésiller dans l’estomac… une petite effervescence…vient ensuite un rôt qui explose par les narines et se répand dans l’air environnant ! Dieu, quel bouquet ! Tout le monde se met à̀ crier : Dieu, quel vin ! Bravo, Jésus… tu es divin ! ».

Catherine C. et Laurence D.

Dario Fo reçoit le prix Nobel de littérature en 1997. Il écrit François, le saint jongleur en 1999.
Guillaume Gallienne, déjà interprète de cette pièce, la reprend cette année à la Comédie Française.
Cette nouvelle adaptation vient d’être publiée chez L’Arche Éditeur.

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