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N’ayez pas peur ! (2/3) La peur, de Goya à Kris Martin

Révéler, dénoncer, mobiliser : une autre manière de faire de la peur un sujet, un objet, une esthétique.

Goya : la mythologie comme porte de la peur

Goya. Saturne dévorant ses enfants. 1819

Âgé de plus de 70 ans, Goya peint entre 1819 et 1823, directement sur les murs de sa maison, quatorze œuvres, dont Saturne dévorant ses enfants, en s’inspirant d’un tableau de Rubens. Le sujet fait référence à la mythologie grecque où le roi des Titans  dévore chacun de ses fils pour éviter que s’accomplisse la prédiction qu’il serait détrôné par l’un d’entre eux. L’artiste est alors malade. De nombreuses interprétations ont été avancées pour expliquer l’origine de ce chef d’œuvre qui parle de la condition humaine : ses relations difficiles avec son seul fils, le conflit entre jeunesse et vieillesse, l’allégorie de la situation en Espagne où les guerres engloutissaient ses enfants. D’autres séries de tableaux sur la guerre napoléonienne traitent de l’horreur et de la peur et sont, eux, des appels à la résistance.

Goya. Les désastres de la guerre.1823

Toutes ces œuvres ont fait l’objet de « remake » au XXIe lorsque l’art a réintroduit l’émotion, après qu’il eut été très cérébral dans le formalisme, le minimalisme et le conceptuel (1960-1990). C’est ainsi que, les frères Chapman achetèrent, en 2003, 80 planches de Goya et transformèrent les originaux des Désastres de la guerre, en introduisant, par exemple, des figures de Mickey ou de Joker, visage renouvelé récemment dans la culture populaire. Ils créèrent un scandale retentissant dans le monde de l’art. Ils entendaient attirer l’attention sur la force des gravures, exprimer toute leur actualité et, commercialement, associer leur nom à celui de Goya ! Avec leurs installations sur la Deuxième guerre mondiale, Fucking Hell, et son caractère apocalyptique, ils réactualisent la notion de peur et d’horreur.

Les Frères Chapman – Goya Los Caprichos

Guernica : un cri collectif et une lumière

Pablo Picasso. Guernica.1937

Ce tableau politique met l’effroi et la peur au cœur des expressions de multiples personnages. De chef d’œuvre, il est devenu icône. Le sujet réel est le cri de/à l’humanité entière. On en connaît l’histoire. Alors qu’il était réfractaire à toute commande, l’artiste ne pouvait se dérober à l’honneur qui lui avait été fait d’être symboliquement le directeur du Prado, en pleine guerre, et de représenter l’Espagne à l’exposition internationale de Paris en 1937. L’objectif espagnol était de susciter une mobilisation internationale en faveur des Républicains. Picasso hésitait beaucoup sur la forme d’une telle œuvre, mais la destruction de la ville de Guernica, le 26 avril 1937, provoqua un choc intérieur si fort qu’il produisit cette immense œuvre entre le 1er mai et 4 juin 1937. Ce tableau a réellement poussé l’artiste à l’engagement politique.  La fresque cubiste, très mal reçue initialement, est devenue  iconique de la peinture d’histoire et a fait ensuite l’objet de multiples œuvres ou performances, dont une récente particulièrement intéressante réalisée à l’occasion des 80 ans de la toile par le musée Picasso de Paris, par Atsunobu Kohira.

Guernica aujourd’hui : des œuvres de cri

 L’artiste japonais Atsunobu Kohira, né à Hiroshima en 1979, a fait travailler  une classe de bac professionnel Commerce du lycée Florian de Sceaux sur son ressenti face à l’œuvre. Les élèves se sont immergés dans les différents dessins de préparation de Picasso et ont élaboré des compositions musicales sur les cris et douleurs, puis l’artiste en a fait une œuvre musicale profonde.

« Le moment catastrophique est concentré dans l’image noir et blanc du tableau. Cela défile devant nos yeux. « Guernica » est comme du magma. J’écoute du magma qui coule.
Au lieu d’un pinceau, je prends un micro. Au lieu des pigments, j’enregistre des cris.
Les cris deviennent le bombardement, la sirène, l’effondrement, la peur, la fureur et le chaos. Il y a encore quelque chose dans ce tableau. C’est le silence. Ma création est une recherche de ce silence que Picasso a laissé pour aujourd’hui.
»

Lire le dossier pédagogique sur Guernica

 René Magritte. Le cinéma de la peur n’est pas loin

L’artiste n’ayant pas été reconnu lors de sa première exposition à Bruxelles, part pour Paris en 1927 et entre dans le groupe d’André Breton.  La lectrice soumise (1928), un de ses premiers tableaux, exprime l’effroi d’une femme en train de lire un livre dont on ignore le titre et la nature. Ne serait-ce pas un livre sur le surréalisme qui suscite sa frayeur ? Elle est soumise à ce qu’elle lit et ses traits tiennent plus de ceux d’une spectatrice de cinéma d’épouvante. C’est le moment où le peintre est très intéressé par le cinéma, selon les axiomes du programme d’Artaud concernant les films surréalistes : “Érotisme, cruauté, goût du sang, recherche de la violence, obsession de l’horrible, dissolution des valeurs morales, hypocrisie sociale, mensonges, faux témoignages, sadisme, perversité, etc. »

Magritte a eu ensuite une influence sur le cinéma,  notamment sur Hitchcock, puisque le réalisateur des Oiseaux aimait beaucoup un tableau violent de 1927, Le ciel meurtrier, quatre oiseaux ensanglantés flottant sur une montagne.

René Magritte. Le Ciel meurtrier. 1927

Max Ernst. La menace politique et la traduction de la peur

Max Ernst. L’Ange du foyer. 1937

Le drame de la guerre civile d’Espagne a fait basculer idéologiquement l’orientation du Surréalisme et notamment les artistes venus combattre. Il en va ainsi de Max Ernst où toute l’œuvre hallucinée de 1935 à 1940 est une allégorie  de la barbarie humaine : des villes dévastées, des paysages d’apocalypse, des végétaux zoomorphes, des vautours. L’Ange du foyer (1937), dont le titre sarcastique  est lié à son séjour en Espagne, est une figure anticipatrice de l’envahisseur allemand. Les inventions plastiques de l’artiste vont beaucoup plus loin que la dénonciation ; la monstruosité qu’il fait apparaître, comme chez Goya ou Kubin , peut être qualifiée de « prodigieuse horreur » (Schopenhauer), elle est aussi évoquée par Nietzsche comme l’« épouvante qui s’empare de l’homme que désorientent soudain les formes conditionnant la connaissance des phénomènes »  (Catalogue Max Ernst. Centre Georges Pompidou).

Francis Bacon. Les Euménides comme figures de la culpabilité

Ce génie du tragique a peint la violence, le sang, l’humain dans toute sa cruauté. Ses personnages semblent tous terriblement torturés et/ou fous. Ses tableaux sont « des cris lancés dans un monde froid » et Bacon, pourtant bon vivant et généreux avec ses amis, a le désir profond de révéler au monde l’horreur de l’humanité, le monstre qui sommeille en chacun de nous. Selon David Sylvester (catalogue Georges Pompidou), Bacon fut toujours attaché à la dynamique picturale de Picasso « pour avoir montré comment le réalisme se nourrit de l’inconscient » et à la peinture pour ses qualités d’éloquence qui l’émouvaient chez Rembrandt et Velasquez, mais en travaillant de façon plus irrationnelle.

Francis Bacon. Trois figures au pied de la crucifixion. 1944

Toute sa vie, il fut obsédé par les peintures de crucifixion et en littérature par l’Orestie d’Eschyle. En 1944, il travaille sur son premier grand triptyque « Figures au pied d’une crucifixion », qui reprend les formes biomorphiques sur la plage de Picasso, mais à la place d’érotisme et de comédie, il peint l’horreur sur fond orange. Peut-être a-t-il vu des photos des camps ? Ce sont les Érinyes, ces déesses vengeresses de la tragédie grecque, qu’il commence à mettre en scène  et cela jusqu’à ses derniers tableaux. Elles sont des allégories multiples, notamment de la culpabilité qui va traverser son œuvre à partir du suicide de son compagnon Georges Dyer en 1971. « La puanteur du sang humain me sourit » disait-il. N’est-ce pas le sujet de ce tableau qui a d’autant plus d’importance que l’artiste voulut qu’il soit en introduction de toutes les rétrospectives le concernant ?

Kris Martin : une stratégie artistique pour réveiller des peurs antiques

Ce jeune artiste belge, architecte et artiste conceptuel, a récemment fait une œuvre étonnante. Il a repris le célébrissime Groupe du Laocoon, une copie romaine en marbre, réalisée en 40 av JC, d’une sculpture grecque antique en bronze représentant le prêtre troyen Laocoon et ses deux fils attaqués par des serpents, scène relatée dans l’Odyssée et l’Eneïde. Il en a fait un double, mais en a enlevé les deux serpents. Cette œuvre contemporaine change la lecture de l’ancienne. Avec une légère touche d’humour, Kris Martin  a libéré l’œuvre de son côté narratif pour en revenir aux seules expressions des personnages et, dès lors, toucher à une autre dimension, plus universelle sans doute : l’effroi, une expérience de la vie dont la violence ne dépend plus, ni du temps archéologique, ni d’une cause définie par une histoire contée. De l’absence de matière imaginée par l’artiste a émergé une émotion de la peur autrement formulée. (Lire Voir et Dire)

Kris Martin – MandiVIII-Warehouse Gallery

Jean Deuzèmes

Suite de l’article prochainement : N’ayez pas  peur ! Quand l’artiste met en œuvre sa propre peur

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