Le Cantique des cantiques : une lettre à lire.

La Bible juive est un ensemble de trois livres : le Pentateuque, les Prophètes, les Écrits. 
Le Cantique des cantiques se trouve dans les Écrits, entre le livre de Job et celui de Ruth. Dans ce corpus, il y a plusieurs genres littéraires : poétiques, moraux, historiques, mais aussi des rouleaux ou méguila.
Il y a cinq rouleaux : Les lamentations, Esther, Ruth, l’Ecclésiaste et le Cantique des cantiques.
Le mot hébreu, meguila « rouleau », « missive » vient du verbe galéh qui signifie « découvrir », « révéler » un secret. Il contient le mot gal  qui signifie « onde », « vague », « fontaine », « levier ».

La méguila est semblable à une fontaine d’eaux vives qui étanche notre soif et qui vague après vague, ligne après ligne, dévoile ses secrets, véritables leviers qui nous propulsent au-delà de nous-même.
En dehors du contexte religieux ou spirituel que nous avons tenté d’explorer,  il existe bien entendu d’autres approches de ce texte selon le point de vue dans lequel on se place.
À cet éventail de sens, s’ajoute celui de chaque lecteur averti ou non qui plongera un jour, par hasard ou volontairement, dans le rythme étourdissant de ce chant d’amour. Dérouté et pris peut-être, et à bon droit, d’une crainte sacrée face à tous ces possibles, soucieux de bien comprendre, il se demandera : « Mais alors quelle interprétation est la bonne, laquelle choisir et surtout puis- je oser, à mon tour, interpréter ? »
Le rabbin et philosophe Marc-Alain Ouaknin rappelle dans nombre de ses livres « que l’homme n’a pas seulement le droit d’innover, il en a le devoir » et de citer dans l’un d’entre eux, ces propos de Martin Buber : « Chaque personne née en ce monde représente quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’existait pas auparavant, quelque chose d’original et d’unique. Car s’il y avait eu quelqu’un de semblable à elle, il n’y eut nul besoin pour elle d’être au monde. Chaque homme pris à part est une créature nouvelle et il est appelé à remplir sa particularité en ce monde. La toute première tâche de chaque homme est l’actualisation de ses possibilités uniques, sans précédent et jamais renouvelés, et non pas la répétition de quelque chose qu’un autre, fussent le plus grand de tous, aurait déjà accompli. » (Martin Buber, Le chemin de l’homme, Le Rocher, 1989)

Chapitre 7

1) « Reviens, reviens, ô la Sulamite, reviens, reviens, que nous puissions te regarder ! Pourquoi voulez-vous regarder la Sulamite, comme on fait d’un ballet de deux cœurs ? »

Tout le monde veut regarder la Shoulamite, féminin de shlomo (Salomon), prénom qui signifie « la paix est en lui ». Elle est son alter ego. La contempler, apprendre d’elle comment on devient unifiée, apaisée, partenaire à part entière dans cette danse à deux de l’homme et de la femme, du masculin et du féminin, de l’esprit et de la matière. 
Viens la Sulamite nous dire comment danser sans faire de faux pas, sans tomber, sans se blesser. Comment danser dans le rire, la joie, le jeu de l’enfance ?


9) « Je me suis dit : “Je monterai au palmier, je saisirai ses rameaux ; que tes seins soient pour moi comme des grappes de la vigne, et l’odeur de tes narines comme celle des pommes ».

Judas et Tamar, Arent de Gelder, 1681

Peut-être en montant au palmier (Tamar), l’arbre, mais aussi Tamar, le prénom de la bru de Judas, le quatrième fils de Jacob. Elle n’hésita pas à se vêtir comme une prostituée pour s’unir à son beau-père qui lui refusait son troisième fils, (il craignait de le perdre comme les deux précédents), au risque d’être condamnée au bucher, afin de porter en elle le fruit davidique, le fruit de la rédemption messianique. Folie de l’amour qui prend tous les risques pour le salut du monde. 

Chapitre 8

1) « Oh ! Que n’es-tu mon frère ? Que n’as-tu sucé le lait de ma mère ? Alors, en te rencontrant dehors, je pourrais t’embrasser, sans que pour cela on me méprise ».

Ah que ne m’es-tu un frère…
Comme tout serait plus simple, plus limpide aux yeux de tous ! Il est si naturel pour un frère et une sœur de s’embrasser, d’habiter sous le même toit. Ne sont-ils pas du même sang, de la même chair, du même nid ? Mais ce n’est pas ce que tu attends de moi. Tu me veux tout entier corps et âme et dans l’amour fraternel, il manquera toujours une dimension, cet intime de l’intime.
Tu as raison mon Bien-aimé d’exiger plus, car un frère ne saurait éveiller mon désir, et sans ce feu de forge qui nous pousse hors de nous-mêmes, aucun dépassement de soi n’est possible.
L’amour entre un homme et une femme, qui sont au départ de parfaits étrangers l’un pour l’autre, naît et se nourrit de la brûlure de ce désir qui les arrache hors de l’espace et du temps, hors de leurs familles et leurs clans, de leurs cuirasses, les propulsant à la crête de leur être, les obligeant à la prise de risques, à s’ouvrir à l’étranger, au tout autre et à se dévoiler totalement dans le corps à corps d’une vie qui ne se contente plus de donner, mais qui se donne jusqu’à se perdre, pour construire un nouveau nid, une nouvelle unité, un nouveau « je serai » qui à son tour se démultipliera dans d’autres enfantements.
J’entre nue, dans ma pauvreté, dépossédée de mon histoire dans la chambre secrète, c’est lorsque je me présente ainsi que tu me rejoins le plus totalement, que nous faisons chair annonce Une, que je demeure en toi comme tu demeures en moi jusqu’à ce que cela ne soit plus moi qui vive mais toi en moi. Tu es le Soleil, je suis la lune, dans ma nuit, je rayonne de toi.

6) « Place-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras, car l’amour est fort comme la mort, la passion terrible comme le Cheol ; ses traits sont des traits de feu, une flamme divine ».

Place-moi comme un sceau…
Dans le texte hébreu, il n’est pas précisé si c’est le Bien-aimé ou la Bien-aimée qui parle. La tradition juive y a vu une indication de la pratique de la pose des phylactères sur la tête, siège de l’intelligence, et sur le bras gauche, côté du cœur, siège de l’émotion. La tête éduque le cœur pour l’action juste. Ce sceau pourrait représenter la croix, car il peut être assimilé à la dernière lettre de l’alphabet hébraïque le Tav, qui signifie à la fois marque, signe et qui est considérée par la tradition juive comme la signature du Roi sur Sa création. Anciennement, le Tav s’écrivait comme une croix. Un principe de la cabale enseigne que le début s’enracine dans la fin et la fin dans le début.

Tu es Seigneur l’Alpha et l’Oméga, le début et le commencement, l’Alèph et le Tav.

Pour conclure : le Christ a dit « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père ».
Entrer dans l’oraison avec le Cantique des Cantiques, c’est quitter les appartements du frère et de l’ami, le palais du Roi, du Seigneur et maître, pour entrer dans la chambre nuptiale. Pour à notre tour, à l’heure du cœur à cœur avec le Christ, écrire nos propres mots d’amour : laissons monter le chant nouveau des transports de notre âme comblée des grâces du Bien-aimé, don des larmes, joie ineffable ou peine infinie. Ne craignons pas de laisser notre cœur se dilater et notre raison s’envoler, ne nous fermons pas à son amour par honte ! Oui nous sommes pauvres, pécheurs et lépreux mais il nous aime, il nous a racheté, appelé par notre nom et en lui, chaque baptisé consacré ou laïc, homme ou femme, est l’épouse de l’Époux. Revêtir le Christ c’est revêtir le vêtement des noces.

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