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RELIQUES… ET APRÈS

Ce n’est pas le lieu de rappeler le climat anxiogène dans lequel nous sommes plongés depuis des semaines et où les jours se succèdent au rythme du nombre de morts recensés ou non. Dans le domaine religieux et face aux mesures imposées, les nécessaires adaptations liturgiques et les innovations heureuses pour partager le sens des textes des dimanches et ceux de la Semaine sainte sont légion. Parmi elles, le jeûne eucharistique et la communion spirituelle, les messes en drive in en Allemagne, les célébrations domestiques et même la confession où, sur les conseils de François, il convient de parler seul à seul à Dieu : Il est notre Père. Pourtant, au moins dans l’Église catholique, on n’oublie pas les vieilles références qui ne parlent plus beaucoup au monde d’aujourd’hui. Sorties du placard, les consécrations d’un diocèse (en France, Avignon ou Beauvais) au sacré cœur de Marie ou encore les reliques exposées : le Saint-Suaire à Turin, l’ampoule du sang de saint Janvier à Naples, la couronne d’épines (ou de l’épine) à Notre-Dame, ce Vendredi saint 2020, lors d’une célébration intense, portée par des artistes habités.

Saint Louis transportant la couronne d’épines, vitrail (Tours, 1245–48 ca.), The Cloisters Collection;, New York

Cet investissement spirituel autour des reliques renvoie aisément l’historien à des pratiques nées dès l’Antiquité chrétienne et largement usitées par la suite. Pour autant, cela leur donne-t-il une quelconque légitimité spirituelle ? Pas sûr tant l’authenticité dans ce domaine reste sujette à caution. Dans son célèbre et décapant Traité sur les reliques paru en 1543, Jean Calvin mettait non seulement en garde les chrétiens contre cette idolâtrie mais pointait avec facilité les falsifications, les faux et usages de faux, les trafics en tous genres autour d’un objet et plus encore d’une partie du corps d’un saint voire de Jésus lui-même ou de Marie. Veut-on un florilège pour détendre l’atmosphère actuelle ? Le réformateur comptait au bas mot quatorze clous de la Passion, répartis à travers toute l’Europe, des morceaux de la « vraie croix » auraient même permis de construire aisément une flotte, selon les termes du réformateur. Faut-il évoquer encore le prépuce de Jésus, un morceau de la mangeoire de la crèche, le linge de Véronique, les dés des soldats romains, et pour Marie, des gouttes de son lait, l’un de ses cheveux ou un morceau de son voile, voire les pierres de sa maison mystérieusement transportées à Lorette.


L’imagination fut encore plus grande concernant les innombrables saintes et saints. Les plus célèbres subissaient d’ailleurs une véritable dispersion corporelle « façon puzzle » entre un morceau de chef ou une dent ici (celles de sainte Apolline étaient très recherchées), un bout de doigt là, un humérus ou un tibia ailleurs. Ce qui créa parfois une anatomie singulière avec, par exemple, deux corps pour sainte Reine l’un à Alise puis à Flavigny, l’autre à Osnabrück, alors qu’une partie de son crâne était vénérée à Drensteinfurt. Faut-il préciser que le commerce des reliques, notamment à l’époque médiévale, était juteux aussi bien pour des particuliers que pour les gens d’Église sans scrupules en dépit d’une réglementation précise mais peu suivie ? Car, pour un lieu de culte, basilique, église, abbaye, l’acquisition d’une relique était à coup sûr le gage d’un retour sur investissement important. D’où la lutte entre les sanctuaires pour la possession d’un « reste » saint et l’habitude de pratiquer la « translation furtive » autrement dit le vol pur et simple. Médiocre étape sur la route de Saint-Jacques de Compostelle, l’abbaye de Conques devint florissante à partir des Xe-XIe siècles et passage obligé des pèlerins après que deux de ses moines eurent dérobé les reliques de la jeune sainte Foy jusqu’alors gardées jalousement à Agen. 

Saint-Christophe, reliquaire en argent (Toulouse, 1375-1425 ca.), Metropolitan Museum New York

Après les critiques acerbes du courant de la Devotio moderna au XVe siècle puis des Réformés et des décisions tridentines, le marché de la relique devint moins prospère avant de reprendre vigueur au cours du premier XIXe siècle grâce à la dispersion des ossements retrouvés dans les catacombes romaines. Car, selon la belle formule d’une médiéviste, puisqu’il faut « une histoire à chaque os », les restes dispersés dans tous les coins de l’Europe catholique se trouvèrent accompagnés d’une invention, d’une histoire hagiographique, créatrice d’une cohorte de vierges et martyres imaginaires des premiers temps du christianisme. La création ex nihilo de Philomène, au culte devenu si populaire par la suite, en est l’exemple le plus marquant jusqu’à la caricature.

Pourtant à travers ces lignes, loin de moi l’idée de me gausser d’attitudes qui répondaient à des formes de spiritualité où le toucher, avant le voir, était essentiel et la prégnance d’une intercession surnaturelle vitale. Par l’intermédiaire d’un fragment corporel ou matériel, chacun pouvait implorer l’aide de saintes et saints qui avaient été femmes et hommes donc proches de celles et ceux qui en attendaient un secours. Car hier aussi les temps étaient rudes, plus rudes encore que les nôtres, et, ce, tous les jours pour le commun des croyants ordinaires ; les épidémies très fréquentes et tout aussi meurtrières sinon pires que le covid 19. On peut donc aisément comprendre ce type de recours, l’importance et la densité de leurs supports. Mais aujourd’hui et en dépit de la situation mortifère qui paraît nous échapper, ne peut-on implorer l’aide de Dieu sans en passer par l’ostension des reliques ? Comme Calvin, ne peut-on préférer la Parole du Christ « à ses chemises ou ses souliers » ?

Alain Cabantous

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