Le pape François propose l’instauration d’un « salaire de base universel qui reconnaîtrait et honorerait les tâches nobles et essentielles » accomplies par « les vendeurs ambulants, les ferrailleurs, les forains, les petits agriculteurs, les ouvriers du bâtiment, couturiers, les soignants », permettant « d’accomplir concrètement l’idéal à la fois humain et chrétien, de travailleurs sans droits »(1)Lire ici la lettre du pape François

Pourquoi leurs « clients » ne paient-ils pas davantage pour leur permettre de vivre ? Ne faudrait-il pas d’abord aider ces clients ? Et si ce sont des donneurs d’ordre (moyennes ou grandes entreprises), pourquoi ne s’organisent-ils pas pour se faire entendre de ces entreprises ? Bien sûr, la question est bien plus complexe.

François encourage par ailleurs « les Mouvements populaires, cette galaxie de travailleurs précaires, migrants ou encore paysans pauvres » pour réformer la situation critique actuelle. 

Le pape François

En quoi sommes-nous concernés ? Nous pouvons nous réjouir et appuyer ces généreuses propositions qui en fait s’adressent d’abord à des situations localisées notamment en Amérique Latine, du moins au regard des descriptifs proposés, mélangeant ce qui en France seraient des travailleurs illégaux (réfugiés notamment), des salariés ou indépendants ne pouvant vivre dignement des revenus tirés de leur travail, des salariés ou indépendants (les soignants, couturiers, petits agriculteurs…) dont les rémunérations sont faibles au regard de leur nécessaire apport à la société, même si leur revenu leur permet tout juste de « s’en sortir » en jonglant avec leurs dépenses. Notons que François ne parle pas ici des exclus, qui seraient sans travail. 

Pourquoi les populations évoquées par François sont-elles mal rémunérées en France ? Sans doute doit-on mettre en avant deux causes importantes ; la première est notre organisation en « classe sociale », reposant pour bonne part sur le niveau de diplôme, sur une hiérarchie des fonctions (les plus nobles étant les fonctions intellectuelles), et sur « l’héritage » ; ajoutons ce que nous acceptons de payer pour les services reçus (consensus pour une faible rémunération pour des activités de services ne nécessitant pas de grande qualification apparente). Deux causes qui sont des éléments qui structurent notre société, notre insertion sociétale et dont nous sommes dépendants mais que nous pouvons contribuer à changer. 

Combien payons-nous notre « femme de ménage », l’aide familiale, le jardinier qui viennent à notre domicile ? Comment dans nos échanges valorisons-nous les tâches manuelles, y compris dans l’orientation de nos enfants et petits-enfants ? Comment avons-nous ou prenons-nous en compte dans nos responsabilités de cadre du secteur privé ou public, d’éducateur ou de chef d’entreprise, ces situations pour contribuer à les changer ? En fait, comment contribuer à renouveler ces éléments clés de notre culture ?

L’expérience du Père Humberto dans la banlieue de Lima

François s’appuie sur les mouvements populaires. Je ne sais précisément à qui il fait allusion, mais je soupçonne ce que cela peut être. La courte expérience que j’ai vécu au Pérou dans la banlieue pauvre de Lima auprès du Père Humberto(2)Le père Hubert Boulangé, prêtre du diocèse d’Amiens, est en mission au Pérou depuis 2001 m’a beaucoup appris.

Tout d’abord une modalité de gouvernance où le prêtre est avant tout un pasteur, celui qui contribue à la communion et au souffle de sa communauté (70 000 habitants, 7 « paroisses »), celui qui inspire et met en route ; je cite quelques exemples : des « resto du cœur » pour les plus pauvres, des prêts solidaires, des pépinières pour remplacer des arbres trop dévoreurs d’eau par d’autres beaucoup plus sobres, une crèche, un hôpital de jour  …parce que cela n’est pas pris en charge par les services publics ou des ONG. Mais ce n’est pas Humberto qui gère et décide, mais les communautés de laïcs. Une règle d’or : ils doivent se prendre en charge, solidairement, pour grandir et célébrer ensemble. Humberto a aussi contribué à faire réémerger leur identité culturelle (réappropriation des chants, danses, légendes des Andes), un atout de leur dignité.

Le P. Humberto

Puis cette prise en charge par chacun, en recherchant du travail, voire en créant son propre travail, et par ailleurs en participant à la communauté chacun selon ses capacités, en payant par exemple les services proposés par l’hôpital de jour au juste prix, même pour les plus pauvres (Humberto s’était opposé fermement à des Français qui aidaient la communauté dans le cadre de l’hôpital de jour et qui voulaient payer à la place de patients pauvres). Chacun est responsable et épaulé pour se tenir debout. Point besoin de salaire de base universel.

Les risques

Cette généreuse proposition de salaire universel est pour moi un grand danger, qui aboutit à ce que nous connaissons avec le RSA et avant avec le RMI, dont on a observé la déviance du projet initial de Michel Rocard, puisqu’il visait à réinsérer la personne et à verser une indemnité le temps de cette réinsertion. On ne s’est pas donné les moyens et le professionnalisme nécessaire pour conduire à ces réinsertions, mettant en œuvre au mieux un accompagnement individuel ; et encore moins, un accompagnement visant l’émergence de collectifs solidaires et créatifs de ces personnes, qui se traduit aussi par une prise personnelle de responsabilité. Ce qui ne signifie pas, malheureusement, que toutes les personnes auraient pu être réinsérées. Mais il est vrai que la proposition de François ne s’adresse pas à cette population mais à ceux qui travaillent sans en tirer un revenu suffisant pour vivre.

En revanche, si je pense indispensable que chacun puisse se bouger pour « travailler », il doit pouvoir trouver un cadre qui lui permettre d’accéder au travail ; il doit aussi bénéficier de filets de sécurité, comme l’assurance maladie, l’indemnité chômage, des compléments aux revenus trop faibles tels que nous les connaissons en France, sachant que l’Etat ou la puissance publique n’est pas « une vache à lait » ; mais elle devrait accompagner l’implication des personnes, et contribuer à faire face « aux accidents de la vie ».

Comment dans nos actions en direction des « pauvres », prenons-nous en compte l’émergence de ces collectifs, comment écoutons-nous leurs besoins communs, pour proposer un accompagnement adapté ? Comment les aidons-nous à porter leurs propositions et dynamiques pour qu’elles profitent à la société et s’y insèrent ? La dignité de l’homme n’est pas seulement le fait d’un revenu suffisant pour vivre, mais tout autant la parole reconnue.

Rappelons-nous les gilets jaunes et leur échec à s’organiser, faute d’une culture de la démocratie (abandon de ma liberté de parole au profit d’un représentant élu), du fait d’un affrontement d’égos, sans oublier l’incapacité de « négocier » avec la société, puisque l’on reste tourné vers soi, et en demande d’un Etat qui doit tout résoudre.

Je crois l’intuition de François juste que de soutenir ces mouvements populaires pourvu qu’ils soient aidés à formuler collectivement leurs besoins, leurs apports à la société, à s’organiser, à prendre la parole et à négocier avec la société. Quel « loupé » que Jean Paul II ait condamné les communautés de base, issues des théologies de la libération, parce qu’elles étaient teintées de marxisme, belle opportunité pour un capitalisme américain qui a tant milité pour cette condamnation et pour quelques dictateurs, « catholiques », en fonction à l’époque.

Et puis il y a, non le fait de la mondialisation en soi, mais celui de la finance internationale et des groupes supranationaux que François a souvent dénoncé du fait de leur exploitation de pays « pauvres », dont nous sommes complices par nos achats (moins couteux si la production est délocalisée) et nos placements financiers (dont nous connaissons mal la composition). 

Plus largement la spéculation financière est inacceptable, mais nous sommes, tout comme le Vatican, bénéficiaires de son effet, alors que ces profits devraient d’abord être répartis selon une juste répartition entre les actionnaires, les salariés et partenaires de l’entreprise et les investissements nécessaires à la recherche, au développement, et au renouvellement du matériel et de l’immatériel.  Rappelons ici le formidable travail accompli par François et ses collaborateurs pour assainir les finances du Vatican, malgré de très fortes résistances internes toujours actives.

Je me réjouis globalement de l’écoute et des prises de position de François quelquefois un peu rapides comme la proposition de salaire de base universel. Son écoute et son souci d’être proche des humains, catholiques ou non, son dynamisme tous azimuts, les passerelles qu’il jette entre les différentes religions, sont autant de pierres pour un monde plus juste, signe du Royaume en construction. Il nous invite à le suivre sur ces chemins souvent nouveaux et difficiles à empierrer.

Au-delà des nécessaires implications individuelles remarquables, nous sommes aussi appelés collectivement à faire bouger « le système », auquel nous participons de façon plus ou moins solidaire, de façon plus ou moins consciente. A nous d’imaginer cette prise de parole et cette implication collective.

André Letowski

CatégoriesEconomie Forum

Notes

↑ 1. Lire ici la lettre du pape François
↑ 2. Le père Hubert Boulangé, prêtre du diocèse d’Amiens, est en mission au Pérou depuis 2001

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