Cette année encore, malgré le Covid, la tradition de la bûche de Noël semble bien se porter.
Mais quels sont ses origines et son lien avec la fête de la Nativité ?
La chronique d’Alain Cabantous

Quelle que soit la façon restreinte dont nous allons fêter Noël, beaucoup d’entre nous vont sacrifier à la bûche glacée, sucrée, crémeuse, c’est selon. Parfois même assez écœurante, il faut bien l’avouer ! Ce dessert qui s’est imposé dans les menus de réveillon possède une origine incertaine et, par-là, controversée mais dont la datation précise semble conforter la véracité de l’événement. Est-ce le fait d’un marmiton, employé parisien du restaurant « La vieille France », qui en 1834, nostalgique de ses forêts, reproduisit une écorce de bois en chocolat en y peignant de la crème pâtissière ? Ou celui d’un cuisinier lyonnais anonyme qui, en 1860, inventa un roulé à la crème ? À moins que ce gâteau ne soit dû à l’inventivité du pâtissier du prince de Monaco, P. Lacam, qui, à la fin du XIXe siècle (1896), servit à son souverain d’opérette une bûche en pâte d’amande accompagnée de glace.

Photo by Mark Tegethoff on Unsplash

En réalité, la présence de la bûche sur nos tables est la réminiscence lointaine de la place éminente de celle-ci dans les coutumes noëliques. En effet, lors de la vigile de la Nativité, la cérémonie de la bûche constituait un élément essentiel de l’entre-soi. Cette tradition largement répandue en France, de la Provence à la Bretagne, mais aussi dans de nombreux cantons suisses jusqu’au nord de l’Angleterre renforçait l’importance des principaux acteurs du moment : les aïeuls et les enfants puisque ce sont et le plus âgé et le plus jeune qui faisaient faire à ce morceau de bois trois fois le tour de la maison. Dans certaines provinces, l’un des deux lui versait de l’huile ou du vin ou quelques gouttes de cire ou de suif fondu.

Il existait évidemment quelques variantes sur la durée de la crémation de la bûche, sur la nature de l’arbre (olivier, poirier, amandier), sur l’usage ultérieur des cendres comme sur le choix du liquide versé. Mais partout, le moment était solennel et faisait participer l’ensemble de la famille même si les rôles étaient tenus par les générations extrêmes. Partout le respect et la maîtrise du feu, la nécessité de renforcer la vigueur de la chaleur par le versement de l’huile ou du vin. Cette espèce de liturgie domestique destinée à soutenir l’avènement du feu nouveau s’accompagnait d’incantations obligées, de chants et de prières. L’écrivain provençal, Batisto Bonnet, rapporte qu’autour des années 1850, le plus ancien s’écriait alors « Ô feu de mes anciens, feu sacré, rends-nous la mémoire de ceux qui ne sont plus ; fais que nous ayons du beau temps et que, loin des orages, le travail et la santé ne nous fassent jamais défaut ; fais que les petits s’élèvent dans le saint amour et le respect des vieux et que, comme nous, tous ceux qui viendront ne quittent jamais du chemin de l’honneur, de l’amour et de la paix » (Vido d’enfant, traduction de Frédéric Mistral).

Se mêlaient alors comme souvent des apports sacrés non chrétiens à des pratiques nettement empreintes de christianisme telles les invocations à Dieu, à la Trinité ou les signes de croix. Les bienfaits apportés par cet objet qui se transforme en brûlant allaient bien au-delà de l’entretien de la flamme du foyer. De nombreux témoignages soulignent à la fois la dimension propitiatoire du geste en faveur de la prospérité de l’économie rurale, de la protection contre les incendies, « sans compter les vertus que l’on ne connaît pas toujours » comme l’écrivait P.-J. Hélias dans Le cheval d’orgueil. Mais plus encore, les paroles prononcées, transmises même sécularisées, s’attachaient à susciter ici aussi la cohésion morale de la famille entre le souci mémoriel des morts et le maintien de l’honneur du nom grâce à l’intégration éducative des plus jeunes. C’est à travers tous ces aspects que le cérémonial de la bûche, répétitif et spécifique s’institua ainsi comme un autre élément majeur de la fête familiale de Noël.

Avec la bille de bois transformée en sucrerie, nous en sommes désormais très, très loin. Mais peut-être y penserez-vous en mangeant la bûche ornée de ses minuscules et immangeables donc inutiles nains dont on décore le gâteau ? En tout cas, bon appétit quand même.

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Alain Cabantous

Spécialiste de l’histoire sociale de la culture en Europe occidentale (XVIIe –XIXe siècles). Derniers ouvrages parus : « De Charybde en Scylla : les risques de la mer (XVIe – XXIe s.) » avec Gilbert Buti (Belin, 2018) ; « Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (XVIe – XXIe s.) » avec François Walter (Payot, 2020)

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